Présentation

  • : Publication des cours de philosophie de Monsieur DUBOIS, enseignant

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Mardi 14 juin 2011 2 14 /06 /Juin /2011 19:14

INTRODUCTION :

Quand on lit la deuxième des Méditation Métaphysiques de Descartes, on éprouve une certaine réticence à mettre en doute ce que nous percevons comme la réalité même. Quelle raison aurions-nous de douter que, quand nous ouvrons les yeux, c'est un fragment du monde qui se donne à voir à notre regard? En outre, ce n'est pas seulement par la vision que nous appréhendons le monde; c'est avec notre corps et tous nos sens que nous détaillons la texture sensible des choses; par exemple, la peau épaisse et grenue d'un citron; sa couleur jaune vert qui annonce le goût acide de son jus. L'expérience perceptive est ainsi l'expérience de la présence des choses à la conscience. Pourtant cette confiance que nous mettons dans la capacité d'être en prise directe avec les choses réelles par la perception peut être vite ébranlée quand on s'avise, comme Descartes, que les sens sont parfois trompeurs; que certains rêves sont criants de vérité; et que tout un chacun peut délirer dans la fièvre.. Quand donc nous percevons que percevons-nous au juste?

 

I ) Les sens nous trompent-ils?

Il est facile de relever les nombreuses illusions que causent les organes des sens; à commencer par l'évidente immobilité de la terre et la non moins évidente mobilité du soleil qui se lève à l'est et se couche à l'ouest qu'aucune connaissance ne parviendra jamais à redresser puisqu'on continuera à le voir ainsi quelle que soit la justesse des calculs qui qui nous indiqueront sa véritable distance. Les sens nous trompent parfois mais, le plus souvent, nous nous fions à la vraisemblance des informations qu'ils nous donnent de la réalité pour nous orienter dans notre vie quotidienne; préférant, au détour de ce qu'on nous dit ou de ce qu'un raisonnement établit, le recours direct au perçu. C'est que, ainsi que BERGSON y a insisté, nous ne pouvons agir avec efficacité que sur les choses dont nous avons connaissance par les sens.

De surcroît, il n'est pas certain qu'il faille incriminer le corps et nos sens dans ce qu'on peut nommer les erreurs perceptives. Les sensations en elles-mêmes sont un processus psycho-physique, dépendant à la fois d'un excitant et d'un organe récepteur qui transcrit qualitativement le mouvement de l'excitant pour en faire une information qui parvient à la conscience du sujet. Quand donc je vois de loin une tour carrée, elle m'apparaîtra toujours arrondie ou quand je vois un bâton plongé dans l'eau, il me semblera brisé. Mais l'erreur n'est pas dans le contenu perceptif qui est ce qu'il est; elle est dans l'interprétation ou le jugement que je porte à son propos.

 

II ) Dans la perception l'esprit est-il entièrement passif?

 

A la fin de la seconde méditation métaphysique, DESCARTES procède à une analyse célèbre : celle d'un morceau de cire d'abord solide et dur qui s'amollit pour se liquéfier sous l'action d'une flamme au point de changer totalement d'aspect. Toutes les qualités sensibles se sont évaporées : son odeur, sa saveur, sa couleur, son volume... Qu'est-ce donc, qui demeure derrière les qualités changeantes appréhendées par les sens? Quelque chose, dit Descartes qui n'est pas senti, ni imaginé mais seulement conçu par ".une inspection de l'esprit" qui me la fait connaître comme un corps "étendu, flexible et muable." Dans les Principes de la Philosophie, au livre II article 4, il écrit "la nature de la matière ou du corps pris en général ne consiste point en ce qu'il est une chose dure ou pesante ou colorée ou qui touche nos sens de quelque façon mais seulement en ce qu'il est une substance étendue en longueur, largeur, et profondeur". Pour Descartes nous parvenons à une idée totalement claire et distincte de la matière en séparant d'elle les qualités sensibles évanescentes, changeantes, variables que le sujet percevant ajoute du fait de sa constitution psycho-physique pour ne retenir que sa seule extension dans l'espace et les propriétés géométriques qui lui sont liées.

La conclusion à laquelle aboutit DESCARTES au terme de son analyse, c'est de montrer que la perception n'est pas une connaissance passivement reçue de nos sens ( comme le soutiennent les philosophes empiristes dont le principe est d'affirmer qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord passé par les sens; donc qu'il n'y pas d'idées innées et que l'esprit est, comme le dira le philosophe anglais John Locke, une table rase ou une page blanche qui reçoit toutes ses différentes idées de sa puissance purement passive de recueillir les impressions produites sur les sens par la présence des objets extérieurs ( cf texte de Locke : fin du cours) mais un acte de l'esprit qui informe et structure ce que nous voyons, entendons, ou sentons. La perception qui s'effectue à l'occasion d'un effet subi passivement (une sensation), n'en demeure pas moins une représentation de l'esprit ou, pour parler précisément, de l'entendement : elle est un assemblage de passivité et d'activité, un mixte de sensation et de jugement, qui témoigne de l'union de l'âme et du corps.

 

III)Le monde est-il écrit dans un langage mathématique?

L'analyse du morceau de cire a consisté à "dévêtir" la cire de ses "vêtements" par lesquels elle se donne à la perception pour la voir enfin"toute nue". Ce qu'on peut traduire dans le langage philosophique au moyen de la distinction reprise par Galilée au philosophe athénien DEMOCRITE entre les qualités premières et les qualités secondes et approfondie par John LOCKE (1632-1704)

Les qualités premières ou originales sont les qualités qui sont inhérentes aux corps; autrement dit, celles qui ne peuvent en être détachées : position, étendue, mouvement...

Les qualités secondes sont celles qui sont produites dans un sujet par le moyen des premières : couleur, chaleur, odeur ... Seules les qualités premières existent réellement; tandis que les qualités secondes, dépendant de la présence d'un sujet, n'ont pas d'existence objective.

Cette distinction permet à Locke de séparer dans la perception d'une chose, la part de déformation et de variation introduites par la subjectivité et la part d'objectivité qui revient à la réalité de la chose et d'opposer la chose telle qu'elle nous apparaît, de la chose telle qu'elle est en soi. Qu'est-ce que cela signifie? Ceci que tout ce qui n'est pas quantifiable relève de "qualités", de "signes" , de"traductions" qui appartiennent non pas au monde, mais à la subjectivité de l'être vivant. A partir de là les choses se dédoublent. La couleur existe bien réellement mais seulement en tant que quantité. Ce phénomène quantifiable n'est pas une couleur, c'est un mouvement qui se transmet des terminaisons nerveuses jusqu'au cerveau qui "décode" alors les signaux ou impulsions électriques en informations qualitatives utiles à la conservation du vivant. En tant que qualités : le rouge, le bleu, le salé, l'amer etc... appartiennent bien à notre être biologique, mais ce ne sont que des "traductions" dont il serait inutile de chercher la réalité à l'extérieur de nous.

Un instrument de musique ne produit pas de sons à proprement parler, mais il fait vibrer l'air dont on peut rendre mathématiquement compte et c'est la traduction des signaux transmis au cerveau par le canal auditif qui donne cette qualité qu'on nomme le timbre d'un violon ou d'une contrebasse.

Si la science physique est née au 17è siècle, c'est parce que ses principaux acteurs : GALILEE, DESCARTES, PASCAL, etc... ont rejeté comme non scientifique la dimension qualitative du réel pour procéder à sa géométrisation. La volonté humaine d'étendre sa domination sur le monde au moyen de la science et de la technique s'en est trouvée particulièrement accrue mais pour avoir "déréalisé" ainsi la saveur des choses du monde, la science n'a t-elle pas contribué à ce que Max Weber a nommé "un désenchantement du monde."et a suscité cette puissante réaction philosophique inaugurée par le philosophe HUSSERL(1859-1938) : la Phénoménologie dont le mot d'ordre est celui d'un "retour aux choses mêmes". c'est à dire d'une volonté de simplement décrire, avant toute tentative d'explication, la façon dont quelque chose se donne à la conscience, la façon dont les choses apparaissent, c'est à dire se présentent comme "phénomènes" .

 

IV) Qu'est-ce que percevoir ?

La philosophie classique, mais la science aussi bien, ont décomposé la perception en un pôle- sujet et un pôle- objet comme on l'a vu plus haut. Elles ont ensuite cherché à réunir ces deux pôles par une relation de causalité et ont, ce faisant, d'après MERLEAU-PONTY, manqué le rapport original que,par son corps,l'homme entretient avec le monde. Dans l'Oeil et L'Esprit, il écrit ce texte admirable :

"L'énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. ...

Ce premier paradoxe ne cessera d'en produire d'autres. Visible et mobile mon corps est au nombre des choses, il est l'une d'elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d'une chose. Mais puisqu'il voit et se meut, il tient les choses en cercle autour de soi,elles sont une annexe ou un prolongement de lui-même, elles sont incrustées dans sa chair, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l'étoffe même du corps. Ces renversements, ces antinomies sont diverses manières de dire que la vision est prise ou se fait du milieu des choses, là où un visible se met à voir, devient visible pour soi et par la vision de toutes choses, là où persiste, comme l'eau mère dans le cristal, l'indivision du sentant et du sensible".

Pour MERLEAU-PONTY, l'expérience que chacun fait de son corps c'est celle d'une chose qui se distingue radicalement des choses qu'il nous donne à sentir dans la mesure où il est, en même temps, voyant et visible; mais aussi mobile. Par sa spatialité mobile, il constitue un centre de référence absolu par rapport à quoi toutes les choses sont situées comme proches ou lointaines, à gauche ou à droite, etc... et coexistent avec lui. Ce qui est à remarquer c'est que ce corps à partir duquel se déploie le champ perceptif ne me quitte jamais. Lui qui voit tout et qui est aussi visible, comme toute chose mondaine, ne se voit pas comme on peut le voir en extériorité. Cette unité positionnelle du corps qui est au principe de l'ordre spatial est, en outre, une unité existentielle où nos organes sensoriels sont en correspondance les uns avec les autres.

C'est effectivement un seul et même corps qui voit, entend, touche, goûte... Ce n'est donc que pour le regard d'un esprit analytique que les qualités sensibles sont objectivées, isolées, juxtaposées; or, ce que le corps vit et éprouve c'est une relation charnelle avec les choses où, par exemple, la couleur d'une chose donne en même temps sa texture, sa saveur voire son odeur; ce qui explique qu'à la vue du sang, on puisse déjà sentir dans la bouche sa fadeur poisseuse ou encore qu'à la vue d'une lame rouillée d'un couteau on sente sur le bout de la langue cette même acidité qu'un jus de citron procure( peut-être est-ce un peu délirant mais enfin c'est ma façon de sentir les choses).

Par sa matérialité, le corps est pris au milieu des choses mais parce qu'il est organisé et percevant, il tient "les choses en cercle autour de lui qui deviennent annexe et prolongement de lui-même... et le monde est fait de l'étoffe même du corps". Ce n'est donc pas une présence indéterminée, neutre, objective des choses que la perception dispose autour de moi, mais un monde organisé, c'est à dire, un système où les choses sont comme des signes qui m'invitent à inscrire mes initiatives. Le corps est, par conséquent, un centre d'action qui se projette dans le monde en dégageant des significations qui lui sont propres. Percevoir c'est toujours interpréter.

 

CONCLUSION :

Avec l'étude de la perception, on ne peut manquer de rappeler l'analyse de BERGSON où il s'efforce de montrer que la perception est fondamentalement utilitaire et indispensable à notre vie quotidienne. Il a montré aussi que la perception couplée à nos besoins, découpe dans une réalité essentiellement mobile, des points d'appui qui puissent servir nos projets. Si la perception commune rétrécit considérablement les choses en nous les faisant voir mesquinement, on peut la rafraîchir au contact renouvelé des oeuvres des artistes qui nous invitent à voir autrement le monde et à y prendre plaisir.

 

Annexe : texte de LOCKE

Supposons que l'esprit soit, comme on dit, du papier blanc, vierge de tout caractère, sans aucune idée. Comment se fait-il qu'il en soit pourvu? D'où tire-t-il cet immense fonds que l'imagination affairée et illimitée de l'homme dessine en lui avec une variété presque infinie? D'où puise-t-il ce qui fait le matériau de la raison et de la connaissance? Je répondrai d'un seul mot : de l'expérience; en elle, toute notre connaissance se fonde et trouve en dernière instance sa source; c'est l'observation appliquée soit aux objets sensibles externes, soit aux opérations internes de l'esprit, perçues et sur lesquelles nous-mêmes réfléchissons, qui fournit à l'entendement tout le matériau de la pensée. Telles sont les deux sources de la connaissance, dont jaillissent toutes les idées que nous avons ou que nous pouvons naturellement avoir.

§2- Premièrement, nos sens tournés vers les objets sensibles singuliers, font entrer dans l'esprit maintes perceptions distinctes des choses, en fonction des diverses voies par lesquelles ces objets les affectent. Ainsi, recevons-nous les idées de jaune, de blanc, de chaud, de froid, de mou, de dur, d'amer, de sucré et toutes celles que nous appelons les qualités sensibles. Et quand je dis que les sens font entrer dans l'esprit ces idées, je veux dire qu'ils font entrer, depuis les objets externes jusqu'à l'esprit, ce qui y produit ces perceptions. Et puisque cette source importante de la plupart des idées que nous ayons dépend entièrement de nos sens et se communique par leur moyen à l'entendement, je la nomme SENSATION.

§4-Deuxièmement, l'autre source d'où l'expérience tire de quoi garnir l'entendement d'idées, c'est la perception interne des opérations de l'esprit lui-même tandis qu'il s'applique aux idées acquises. Quand l'âme vient à réfléchir sur ces opérations, à les considérer, celles-ci garnissent l'entendement d'un autre ensemble d'idées qu'on n'aurait pu tirer des choses extérieures, telles que percevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir et l'ensemble des actions différentes de notre esprit; comme nous sommes conscients de ces actions et que nous les observons en nous-mêmes, nous en recevons dans l'entendement des idées aussi distinctes que les idées reçues du corps qui affectent nos sens. Cette source d'idées, chacun l'a entièrement en lui; et bien qu'elle ne soit pas un sens, puisqu'elle n'a pas affaire aux objets extérieurs, elle s'en approche cependant beaucoup et le nom de " sens interne" semble assez approprié. Mais comme j'appelle l'autre source : sensation, j'appellerai celle-ci : REFLEXION, les idées qu'elle fournit n'étant que celles que l'esprit obtient par réflexion sur ses propres opérations internes.

§5- L'entendement me paraît ne pas avoir la moindre lueur d'une idée qu'il ne recevrait de l'une de ces deux sources. Les objets extérieurs fournissent à l'esprit les idées des qualités sensibles : ces perceptions diverses que produisent en nous ces objets. Et l'esprit fournit à l'entendement les idées de ses propres opérations.

 

 

John LOCKE, Essai sur l'entendement humain,II §2-5

 

 


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Lundi 13 juin 2011 1 13 /06 /Juin /2011 18:34

A QUOI BON DES OEUVRES D' ART ?

INTRODUCTION : 

Le mot « art »vient du latin « ars-artis » qui signifie :

1- l’habileté ou le talent à produire quelque chose.

2- l’ensemble des procédés permettant d’obtenir un résultat.

Par conséquent, l’art désigne le domaine de la production humaine en opposition aux effets produits par la nature. Dans le domaine de la production, le Moyen Age introduit une distinction entre les activités manuelles jugées serviles et les activités intellectuelles jugées nobles. Les premières appartiennent au domaine des « arts mécaniques » qui produisent des oeuvres matérielles, les secondes à celui des « arts libéraux » qui sont exercés par des hommes de condition libre et qui développent les facultés de l' esprit.

-Agriculture, confection de vêtements, sculpture, peinture appartiennent aux arts mécaniques

-Arithmétique, architecture, astronomie, géométrie, musique, grammaire et rhétorique appartiennent aux art libéraux.

Au 18ème siècle, dans la langue française, apparaît le mot « technique » dérivé d’un mot grec dont la racine a le sens de "fabrication réglée". Il désigne d’abord tous les procédés de fabrication propre à un savoir-faire et semble faire double emploi avec le mot « art »; mais peu à peu, il en vient surtout à désigner tous les procédés rationnels de production appliquant un savoir scientifique.

On peut ainsi mieux distinguer l'ouvrage né du savoir-faire de l'artisan et le produit industriel né de l'application mécanique des techniques conçues par l'ingénieur pour augmenter la productivité et le rendement de l'entreprise et mieux voir aussi en quoi les oeuvres d'art s’opposent aux ouvrages artisanaux comme aux produits de l'industrie en ce qu'elles mobilisent les efforts les plus laborieux et la plus grande maîtrise technique pour créer des oeuvres qui, paradoxalement, n'ont pas de fins utilitaires immédiates. On les range dans l’un ou l'autre des sept « beaux-arts » que sont : l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la danse, la poésie et, le plus récent, le cinéma.

Nées de l'activité créatrice d'un génie, elles expriment la pensée et la sensibilité de l'artiste et à travers lui, celles d'une époque et font l'objet d'un jugement esthétique qui en apprécie la beauté et qu'on nomme jugement de goût.

Cependant, il faut noter une idée importante qui nous introduit au cœur des problèmes de l’esthétique qui est la réflexion philosophique sur l’art et le beau. Certains artistes au XX ieme siècle, ont contesté toute définition assignant à l’art l’expression du beau. Du coup, on peut se demander :

1) d'après quels critères on peut distinguer les œuvres d’art de toute autre production humaine et quelle place elles ont dans la culture? (HANNAH ARENDT, La crise de la Culture.)

2) quelle est l'origine de l'oeuvre d'art ? (HEGEL, Cours d’Esthétique .)

3) ce qu'a de particulier le jugement d'après lequel nous jugeons beau un produit de l'art ou une chose naturelle ? ( KANT, Critique de la faculté de Juger )

4) Enfin quel est le lien de l'art et de la réalité? ( PLATON, République livre X et BERGSON, La Pensée et le Mouvant)

   

I) QUELLE PLACE LES OEUVRES D'ART ONT-ELLES DANS LA CULTURE ? (cf texte d’Hannah Arendt )

Dans ce que font les hommes, on peut distinguer d'abord :

- les objets d’usage qui ont une durée de vie  « ordinaire » par ex : un stylo ou un ordinateur et les œuvres d’art qui ont une immortalité potentielle (par ex : Le Penseur, la tour Eiffel etc…)

-on peut distinguer ensuite : les produits éphémères de la consommation qui sont détruits par l'organisme (par ex : le pain) et les produits de l’action qui sont « transitoires » (par ex : un mot, une parole, un acte etc). Les objets d'usage sont des objets utiles qui subissent une usure plus ou moins rapide selon le besoin qu'on en a. Les produits de consommation entretiennent le métabolisme de la vie. Ils sont constamment produits, détruits et reproduits par le travail et la consommation. Les produits de l’action sont les produits les moins durables de l’activité humaine parce qu’ils disparaissent au fur et à mesure qu’ils apparaissent. Les actes et les paroles des hommes ne peuvent être sauvés de l’oubli que par la mémoire narrative ou par l'invention d'un moyen de les inscrire sur un support matériel reproductible. La catégorie de l’action renvoie à une dimension fondamentale de la condition humaine : celle de l’historicité. Chaque génération d’hommes dans une société ne peut se repérer dans son présent qu' en fonction d'un héritage passé qu'elle assume seulement si elle parvient à en prendre une connaissance suffisante.

Ce qui est caractéristique des oeuvres d'art par rapport aux produits de l’action comme aux produits du travail et de la technique, c'est leur durée de vie  «  quasi- immortelle » dans le monde visible qui font qu'elles appartiennent plus au monde qu'aux hommes : on admire des œuvres qui ont survécu aux civilisations qui les ont créées comme les temples grecs ou les pyramides égyptiennes. D’autre part, on ne peut que souligner leur paradoxale présence dans les sociétés; car elles mobilisent les efforts les plus laborieux et exigent la plus grande maîtrise technique et n'ont pourtant aucune utilité pour la conservation de la vie individuelle ou collective. Elles ne sont pas plus faites pour être consommées que pour être utilisées comme moyen efficace pour atteindre un but désiré; et n'ont, par conséquent " aucune fonction dans le processus vital de la société".

A propos des œuvres d’art ARENDT écrit  « qu’elles ne sont pas fabriqués pour les hommes mais pour le monde… » Ce qui signifie qu’elles ne sont pas faites pour la satisfaction des besoins humains mais qu'elles sont destinées à survivre aux générations qui se succèdent en étant la patrie immortelle d'êtres mortels Comment rendre compte de leurs créations ? Quelle est la part qui revient au génie de l’artiste et quelle est la part qui revient à son travail?

 

II ) QUELLE EST L'ORIGINE DE L'OEUVRE D'ART? ( HEGEL, Cours d'esthétique)

  On dit qu’un artiste est un être « inspiré » et que c’est de cette inspiration que ses œuvres procèdent. Etre inspiré, c’est être guidé par une force mystérieuse dont l’artiste n’aurait pas la maîtrise mais qui s’exprimerait à travers lui. Autrement dit, sans l’inspiration, et quel que soit l’effort consenti de l’artiste pour créer, rien d’original n’en sortirait. L’artiste est donc un être doué d’une disposition innée à produire des œuvres uniques et originales ; disposition qu’on nomme « génie ». C'est ce qui fait écrire à Kant " les Beaux-arts doivent nécessairement être considérés comme des arts du génie.... (à quoi il ajoute la précision suivante).On voit par là que le génie est le talent, qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée; il ne s'agit pas d'une aptitude à ce qui peut-être appris d'après une règle quelconque "( KANT: Critique de la faculté de juger.§46). Kant met ainsi en pleine lumière la paradoxale origine de l'oeuvre d'art : c'est une production humaine dont on ne peut fournir la règle d'après laquelle elle a été réalisée. Donc, selon Kant encore, "puisque sans une règle qui le précède un produit ne peut jamais être dit un produit de l'art, il faut que la nature donne la règle à l'art dans le sujet (et cela par la concorde des facultés de celui-ci). Voilà donc posé le problème de l'origine de l'oeuvre d'art et du travail de l'artiste.

Mais, selon HEGEL, pour analyser correctement l’activité artistique, il convient de montrer que le  génie  sans le travail ne fait rien.

Il y a donc quelque chose de vrai dans l’opinion selon laquelle l’art est l’activité du génie ; mais, si l’on ne précise pas la part qui revient au travail chez l’artiste, cette opinion devient partielle et fausse. Le génie, selon HEGEL « comporte un moment naturel ». Ce qui signifie que certains hommes possèdent incontestablement un don de naissance ou sont investis d‘une force de création qui les dépasse; mais, pour être un artiste, il ne suffit pas d’être doué ou inspiré; il faut pouvoir mettre ce don ou cette inspiration au service d‘une intention réfléchie. Par conséquent, l‘art n'est pas l‘expression aveugle et spontanée d‘un élan ou d‘une force créateurs mais, l‘expression, maîtrisée par la pensée, de cet élan ou de cette force dans une production. Ainsi, il y a chez l’artiste, obligation de reprendre dans l’élément de la réflexion consciente, cette disposition naturelle pour se l‘approprier et en faire son but « ce moment n’en demande pas moins à être formé et éduqué par la pensée ». D’autre part, cette force créatrice se réalise, à chaque fois, dans une œuvre singulière. Ce qui implique qu’il sache réfléchir à la façon dont cette force va trouver le moyen le plus approprié de se réaliser « de même qu’il nécessite une réflexion sur le mode de sa production »et s‘exerce à vaincre par un long travail, la résistance que la matière choisie ( le bloc de marbre, les pâtes de couleur sur la toile) oppose à son effort de création. Il y a, donc, obligation, pour lui, d’acquérir et de maîtriser les règles techniques de son art, en s’exerçant à copier inlassablement les œuvres des artistes passés et présents. « ainsi qu’un savoir-faire exercé et assuré dans l’exécution ».

L’inspiration de l’artiste, à elle seule, ne parviendrait pas « sans la réflexion, l’application, et une pratique assidue » à vaincre l’obstacle que la matière oppose à l’inscription en elle de l’idée ou de l’intention artistique.

Pour réaliser une œuvre d’art, avoir un don et de l’imagination ne suffisent donc pas ; car, chaque art pose à l’artiste un problème technique : celui d’extérioriser dans une matière, un contenu spirituel, même si cette matière est, par sa nature, de moins en moins solide et résistante et de plus en plus immatérielle, comme c’est le cas pour la poésie qui travaille les sonorités et le rythme du langage, pour la musique qui met en rapport d'harmonie des sons et pour la peinture qui dispose des touches de couleur sur une surface plane. « dès lors que l’œuvre d’art a un côté purement technique qui confine à l’artisanal, surtout en architecture et en sculpture, un peu moins en peinture et en musique et dans une faible mesure encore en poésie ».

Chaque grande œuvre est donc une victoire sur la résistance qu’un matériau oppose à l’intention de l’artiste. Ce qui veut dire qu’un artiste doit connaître les qualités de la matière qu’il utilise et posséder la maîtrise technique des outils et des instruments de son art par laquelle il apprend à la travailler s‘il veut inscrire durablement dans la réalité, une idée originale.

Selon HEGEL, ce qui fait de l’homme un artiste, c’est l’œuvre qu’il a su exécuter grâce à un savoir-faire (acquis après bien des années de formation et d’apprentissage) mis au service de son imagination.

Cet aspect laborieux, routinier, monotone du travail de l’artiste est souvent méconnu ; l’œuvre achevée ayant effacé les conditions de sa réalisation ; il permet pourtant de se défaire de deux opinions superficielles sur l’art qui n’est pas :

1°)-une simple affaire de don inné,

2°)- ni de brusque illumination par laquelle l’artiste concevrait l’idée de son œuvre.

On méconnaît généralement le travail considérable qu’une œuvre a demandé à son créateur. Sans doute parce que l’œuvre ne laisse plus apparaître ce travail. Pourtant, avant qu’un artiste ait pu trouver son style par lequel il exprime sa vision du réel, il a fallu :

1°) qu’il forme son goût en assimilant tout l’héritage de l’histoire de l’art dont il est l’expert.

2°) qu’il maîtrise une technique en s’exerçant à copier les grandes œuvres de ses prédécesseurs comme de ses contemporains.

3°) qu’il étudie le monde, la société, les hommes de son temps pour enrichir ses œuvres. Par exemple Jean-Baptiste Poquelin pour être Molière s’est mis à l’école des comédiens grecs et romains comme à l’école des conteurs de fabliaux du Moyen Age. Il a emprunté au théâtre italien des personnages et il a bien observé les mœurs des Français du XVII ième siècle : valets, bourgeois, curés, médecins, nobles, etc. Molière a créé des personnages fictifs qui ont pourtant le pouvoir de nous faire voir dans un homme de chair et d’os l’hypocrite Tartuffe, le misanthrope Alceste, le séducteur Don Juan, le charlatan médecin, etc.

Une œuvre d’art n’est toutefois pas seulement un ouvrage exécuté par un maître ; elle est aussi porteuse de signification ; elle a un contenu  qui s'adresse à notre esprit tout en s'éprouvant dans une émotion.

Seul l'artiste génial sait réaliser dans son œuvre, cette unité étonnante du sens et du sensible, de l’esprit et de la matière, mais alors il faut reconnaître qu'on ne peut pas véritablement comprendre comment il est parvenu à un tel accord.

L'analyse du "jugement de goût" peut-il nous apprendre quelque chose sur cette émotion si particulière que nous ressentons devant une oeuvre d'art ou une chose naturelle? ( paysages, fleurs, animaux ....)

 

III) LA DIMENSION UNIVERSELLE DU JUGEMENT DE GOUT ( KANT, Critique de la faculté de juger)

Kant a remarqué que le jugement de goût « c’est beau », a quelque chose d’universel et de nécessaire. En effet, ce jugement prétend valoir non pas seulement pour nous mais pour tous comme si la beauté était une propriété objective que nous devrions tous reconnaître.

On doit donc distinguer le jugement  « relatif à l’agréable » du jugement de goût « relatif au beau ». Le premier ne peut pas être étendu au-delà de celui qui l’éprouve et reste subjectif même si d'autres sujets peuvent l’éprouver et constater entre eux, un accord contingent ( non nécessaire) sur ce qui leur procure du plaisir. En revanche, dans le jugement de goût, bien qu’il y ait rarement un accord sur ce qu’on juge beau ou laid, on estime possible une participation et une communication des sujets à une même expérience. C'est pourquoi, selon Kant on doit savoir distinguer le plaisir sensuel qui nous enferme dans l’intimité et le repli sur soi et le plaisir esthétique qui, au contraire, appelle l‘adhésion d‘autrui et la communication des consciences. Comment expliquer cette prétention exorbitante du jugement esthétique?

Premièrement,on ne doit pas appeler beau ce qui plait au sens, parce que le plaisir des sens, lié à la constitution personnelle de chacun, ne vaut que pour lui et ne peut présenter ces deux caractères d‘universalité et de nécessité qu'on constate dans le jugement esthétique. La saveur d’un plat, l’odeur d’un parfum, une couleur sont l’objet d’appréciations variables selon les individus et pour ce qui est agréable écrit Kant, le principe :"à chacun son goût" est un principe valable. Par contre, le jugement de goût prétend, lui, à valoir universellement, tout en étant énoncé à l’occasion d’un plaisir particulier. Quelle peut bien être la nature de ce plaisir pour pouvoir être présupposé ressenti par autrui?

Quand je dis « cette fleur est belle», je le dis à partir du plaisir causé en moi par la réflexion dans l’imagination de la forme de la fleur qui éveille en moi des pensées rêveuses. Cela veut dire que le plaisir, ici, n’est pas sensuel parce qu'il est indifférent à l'intérêt que son existence peut avoir pour moi. KANT dit qu'il est désintéressé et pur, parce qu' il laisse l’objet être ce qu’il est, indépendamment de l’intérêt que son existence peut représenter pour moi; et c’est, parce qu’il possède ces caractères que mon jugement peut prétendre à la même universalité qu’un jugement logique de connaissance. Il est pourtant impossible de fournir à ce jugement une démonstration ayant la force d’une vérité scientifique qui s‘imposerait à tout esprit. La beauté de la fleur ne dépend absolument pas du concept d’après lequel je comprends la destination ou la fonction de la fleur. Cela veut dire, qu’à l’inverse des jugements scientifiques qui ont pour objet ce qu’il y a de général dans la chose considérée, les jugements de goût portent toujours sur des objets rigoureusement individualisés : c’est cette sculpture que je regarde ; c’est cette fleur que j’admire. La beauté de la fleur ou de la statue proviennent de l'agencement de leur forme dont nous nous délectons , sans que nous puissions justifier ce plaisir par des concepts.

On a ainsi un deuxième paradoxe après celui de l'origine de l'oeuvre d'art; c'est celui d’un jugement de goût qui est, à la fois, personnel et universel.

L’analyse de KANT permet de comprendre que le beau est l’occasion d’un échange entre des sensibilités différentes et qu’à propos de la beauté, on ne cesse pas de discuter; contrairement à ce faux proverbe qui affirme que « des goûts et des couleurs, on ne discute pas. »

Ainsi, la contemplation esthétique arrache le sujet à l’ordre de ces désirs purement individuels et quand il juge du beau c’est comme si l’humanité tout entière jugeait avec lui. Le beau est donc, selon Kant, « ce qui est représenté sans concept comme l’objet d’une satisfaction universelle».

 

 

IV) L'ART ET LA REALITE

A) La condamnation platonicienne de l'art

Devant certains aspects de la nature ou certaines de ses productions, l’homme peut ressentir une émotion agréable, un plaisir. Ce plaisir est déterminé par le bon accord des formes et des couleurs, la combinaison harmonieuse de divers éléments au sein de la nature : un animal, une fleur, un paysage. C’est de ce plaisir engendré par la beauté de la nature qu’est née la conception de l’art comme une activité destinée à imiter les apparences qui charment l’homme. Nous estimerions qu’une œuvre d’art est belle quand elle serait la copie conforme d’un modèle pris dans la nature. C’est le philosophe Platon qui a pleinement théorisé cette conception de l’art comme expression imitative d’un modèle pris dans le monde où vit l’homme. Selon lui, le but des arts imitatifs (peinture et poésie) c’est de représenter l’apparence des choses et non leur réalité. Cette représentation parce qu’elle donne l’illusion de la réalité s’éloigne de la vérité pour ne s’attacher qu’à la fausseté que constitue l’apparence, qui n’est au mieux qu’un aspect de la réalité. Comme toute la philosophie de Platon consiste à nous apprendre que notre monde est la copie imparfaite d’un modèle qu’il nomme le monde intelligible des Idées ou des Formes vers lequel il faut s'élever, l’artiste qui prend pour modèles non pas les Idées mais les apparences que sont les phénomènes de notre monde, nous propose une apparence de l’apparence, une copie d’une copie qui nous éloigne davantage de la vérité.

Dans cette optique, l’artiste ne peut être qu’un illusionniste et l’art une illusion.

 

B) L'art : dévoilement de la vérité

L'art selon BERGSON, élargit la perception que nous avons des choses et de nous-mêmes que les nécessités de la vie nous ont contraint de rétrécir. Ce que l’artiste nous invite à partager, à travers son œuvre, c'est non pas un monde purement irréel né de sa fantaisie, mais un aspect ignoré de la réalité que son regard a su capter; c'est la communication de cette vision originale qu’il se fait de la réalité qui est son véritable but et non pas de faire une imitation des apparences de la nature. L’artiste représente son sujet de telle sorte que celui-ci soit perçu précisément comme une représentation qui puisse montrer la vision déterminée qu’il s’en fait. Son œuvre n’aurait guère d’intérêt si elle n’était que la copie fidèle ou la plus exacte possible d'un modèle choisi par l'artiste, sans qu'elle nous révèle sur la nature ou sur nous-mêmes une vérité que nous n’apercevions pas et qui change radicalement, notre façon ordinaire de percevoir le monde.

Car, selon BERGSON, si la perception ordinaire est aveugle à ce que sont les choses en elles-mêmes c'est parce qu'il s'agit de tirer parti de ce que l'on perçoit pour satisfaire aux impératifs des besoins et des actions. C'est donc la société qui exige de ses membres qu'ils soient efficaces dans les tâches qu'ils sont amenés à effectuer dans l'intérêt commun et, pour être efficace, il faut être adapté aux choses sur lesquelles on agit mais aussi aux autres avec qui on agit. Cette perception sociale utilitaire, intéressée, pratique rétrécit et appauvrit le réel aussi bien en nous qu' hors de nous. Or, il se trouve des hommes dont la perception ne semble plus subordonnée à l'action comme si la nature avait oublié de connecter leur sens à la réalité. Plus distraits, moins préoccupés par le "côté positif" des choses ils perçoivent pour percevoir. BERGSON écrit encore dans "le Rire"«  L’artiste voit mieux que le commun des mortels »et son œuvre est destinée à révéler ce qu’il a perçu en vertu de sa vision directe, singulière et inhabituelle du réel tandis que l'homme ordinaire voit moins l’objet en lui-même que le signe conventionnel qui le représente et qui en efface la réalité concrète. Entre lui et les choses, il y a un voile d’artifices et de conventions qui le rend aveugle à ce que sont vraiment les choses . L’artiste, parce qu’il est moins un technicien du « beau » qu’un démystificateur qui cherche à secouer les habitudes et les routines par lesquelles nous appauvrissons la réalité, s’apparente davantage au philosophe qui, lui aussi, découvre, en marge des chemins tracés par les habitudes sociales, des vérités nouvelles. Ce qui ressort de ce texte de BERGSON, c’est que l’artiste révèle aux autres ce qui, sans lui, serait resté à jamais recouvert et ignoré. C’est en cela que ses oeuvres méritent pleinement notre attention.

 

CONCLUSION :

Nous pouvons retenir de ce cours plusieurs idées essentielles :

1°)Dans l’univers de la culture, par leur long séjour au milieu des hommes qui naissent et meurent, les œuvres d’art constituent un monde de stabilité grâce auquel, ils se sentent chez eux, sur la terre.

2°) Les œuvres d’art sont le résultat d’une activité de création qui est l’expression d’un besoin fondamental de l’homme, celui d’inscrire dans les choses sa conscience. L’homme ne trouve de satisfaction vraie que s'il peut contempler, dans des oeuvres extérieures, sa propre réalité spirituelle.

3°)Les oeuvres d'art font l'objet d'un jugement paradoxal qui est révélateur de l'existence d'un sens commun qui permet de communier dans une même expérience : celle de la beauté .

4°) les oeuvres d'art sont une invitation à mieux voir le monde en libérant la perception des contraintes des besoins et de l'action. Loin de nous éloigner de la réalité (cf PLATON) il nous met en contact immédiat avec elle.

 

 

 


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Lundi 13 juin 2011 1 13 /06 /Juin /2011 18:18

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FAUT-IL AVOIR PEUR DE L'INCONSCIENT?

INTRODUCTION : BERGSON (1859-1941) écrit dans Matière et Mémoire " l'idée d'une représentation inconsciente est claire. En dépit d'un préjugé répandue, on peut même dire que nous en faisons un usage courant et qu'il n'y a pas de conception plus familière au sens commun". L'inconscient pour BERGSON, c'est un réservoir de perceptions et de souvenirs que le cerveau enregistre automatiquement au fil du temps et dont la conscience sélectionne ceux qui lui sont utiles pour éclairer l'action présente. L'inconscient est donc pour BERGSON ce qui n'étant pas actuellement utile est rejeté dans l'oubli comme superflu.

Avant BERGSON, c'est LEIBNIZ qui juge nécessaire d'admettre contre les cartésiens qu'il y a dans l'esprit des perceptions trop petites pour être aperçues et dont la sommations permet d'atteindre le seuil d'intensité propre à un phénomène conscient. Ainsi, pour LEIBNIZ, il n'y a pas d'aperception (=conscience) sans petites perceptions ( perceptions inconscientes). Dans ses "Nouveaux Essais sur L'Entendement Humain", il écrit " pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer, j'ai coutume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est à dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble et qu'il ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait, était seule. Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace qu'on ne pense".

Chez BERGSON comme chez LEIBNIZ, l'inconscient est un concept négatif qui désigne ce qui n'est pas encore conscient, par défaut d'intensité ou ce qui n'est plus conscient, par défaut d'intérêt ou de sens. Mais avec FREUD, l'Inconscient n'est plus seulement ce qui n'est pas conscient mais ce qui produit, en vertu d'un fonctionnement qui lui est propre, des effets psychiques vécus comme étranges voire étrangers à la conscience. L'Inconscient est alors l'altérité au coeur de l'identité qui risque, à tout moment, d'envahir le sujet et de le déposséder de sa lucidité et de sa souveraineté. Aussi y a t-il lieu de se demander s'il ne faut pas avoir peur de cet part de soi-même qui semble échapper à toute maîtrise?

I SUR LA VOIE D’UN INCONSCIENT PSYCHIQUE.

A) A l’origine de la psychanalyse : l’hystérie.

Tout commence dans les dernières années du 19ème siècle par l’attention que FREUD porte à une jeune fille, Anna O., suivie par le docteur BREUER avec lequel FREUD va collaborer un temps. Les symptômes dont souffre la jeune fille sont apparus alors qu’elle soignait son père d’une maladie grave à laquelle il devait succomber : toux, troubles des yeux, anorexie, impossibilité de boire, états mentaux d’absence, de délire, d’altération de la personnalité, paralysie.

Sous hypnose, BREUER parvient à lui faire faire le récit des événements pénibles liés à la maladie et à la mort de son père; évènements qu’elle revécut en exprimant des émotions qu’elle avait alors voulu contenir, avec ce résultat étonnant : chaque symptôme, rapporté à la circonstance traumatique, disparaît, entraînant une amélioration de l’état d’Anna O.

Cependant, la guérison fut de courte durée, mais de la réflexion sur ce cas allait résulter une découverte qui n’a pas fini d’être discutée : si la jeune fille ne pouvait pas, hors hypnose, se souvenir des traumatismes à l’origine de ses symptômes, c’est qu’ils étaient inscrits ailleurs que dans la conscience.

L’hypothèse d’une dissociation du psychisme en Conscient et Inconscient devenait nécessaire ainsi que la mise au point d’une méthode d’accès à cet Inconscient : la psychanalyse.

B) Le concept central de « refoulement » .

FREUD abandonne la méthode inefficace de l’hypnose pour celle de la suggestion avec pression de la main sur le front du patient. Avec le concours du médecin, les souvenirs pathogènes (responsables des troubles) trouvent accès dans la conscience et au-delà d’eux, d’autres souvenirs plus lointains liés à un  « traumatisme originaire ». Mais pour y parvenir, il faut vaincre chez le malade une résistance très vive à la réintégration, dans la conscience, de ce qui a été oublié.

Ce qui conduit FREUD à reconnaître l’existence de forces qui ont provoqué cet oubli et ont refoulé les incidents pathogènes. Ce processus de rejet, hors de la conscience, FREUD le nomme « refoulement ». Pourquoi se produit-il et sur quoi se produit-il, c’est ce que FREUD va établir en écoutant ses patients.

C) Le rôle majeur de la sexualité dans l’étiologie des névroses.

FREUD va mettre au point une autre technique sur laquelle il ne reviendra plus : la technique des associations libres ou recherche des idées incidentes. Pour l’essentiel il s’agit de laisser parler librement les patients. Dans ce qu’ils disent, comme dans ce qu’ils taisent, les patients révèlent régulièrement le facteur sexuel dans la formation de leurs névroses; plus précisément le lien entre leur état actuel et l’histoire du développement de leur sexualité infantile. Avec FREUD, un mythe tombe, celui d’une innocence de l’enfant pour les « choses sexuelles ».Car, ce que l’analyse des névrosés met en lumière, c’est le développement par phases de la pulsion sexuelle ou « libido » qui peut être ainsi retracé :

- de la naissance à l’âge d’un an environ, l’enfant éprouve ses premières jouissances dans l’excitation rythmique des muqueuses buccales : le suçotement. Très vite, apparaît le plaisir de mordiller, manière pour l’enfant de s’approprier le sein maternel, premier objet de son désir. Cette étape, caractérisée par l’appui de la pulsion sexuelle sur la fonction de nutrition, FREUD la nomme : stade oral de la libido.

- entre deux et trois ans, le plaisir est essentiellement lié à l’emprise que l’enfant exerce sur la fonction excrémentielle en donnant ou retenant ses matières fécales : c’est le stade sadique-anal.

- à partir de trois ans environ, l’enfant découvre son corps et s’y intéresse. Le plaisir est lié aux organes génitaux mais aussi à la souffrance que l’on donne ou à celle que l’on reçoit, au plaisir de se montrer ( exhibitionnisme) comme à celui de voir (voyeurisme) . C’est à ce stade que FREUD nomme « phallique », que l’enfant prend le parent de sexe opposé comme objet de désir et entre en rivalité avec celui du même sexe : c’est le fameux «complexe d’OEDIPE », crucial, selon FREUD pour le devenir de tout être humain.

- puis la sexualité est mise en sommeil, c’est la période dite de « latence » essentielle pour la socialisation de l’enfant qui intériorise les interdits parentaux et sociaux et développe les sentiments de honte, de pudeur, de dégoût qu’il ignorait jusque là et qui contiennent ce qui doit être refoulé.

- à l’âge de la puberté ( 12-13ans environ), la sexualité se réveille à nouveau, mais elle trouve dans les réactions et les résistances constituées dans la phase précédente, des digues qui la canalisent vers les zones génitales qui entrent alors au service de la fonction de reproduction.

Cette histoire très complexe du développement de la libido, tous ne la parcourent pas sans dommage. Dans la prime enfance, des traumatismes divers peuvent provoquer soit une régression du plaisir sexuel vers un stade dépassé de la libido, soit une fixation qui représente un point faible dans la structure de la fonction sexuelle. C’est à ces points que pourra, à l’age adulte, se rompre le refoulement. Un traumatisme quelconque (échec amoureux ou social, mort d’un proche) favorisera le retour des tendances refoulées mais sous une forme déguisée, méconnaissable, de symptômes névrotiques.

II LES STRUCTURES DE L’INCONSCIENT : LES DEUX TOPIQUES FREUDIENNES.

On appelle topique la représentation sous forme spatiale, plus précisément sous forme de lieux (du grec topos : lieu), des parties du psychisme humain. Cette représentation est purement métaphorique, et ces « lieux » n’ont aucun soubassement neurologique.

A) La première topique.

L’appareil psychique se diviserait en deux systèmes ne possédant pas les mêmes propriétés. Dans l’un des systèmes, les pensées auraient pour propriété d’être conscientes ou de pouvoir l’être. FREUD nomme ce système : le système préconscient/conscient. Dans l’autre, le système Inconscient, elles seraient dans un état inconscient et ne changeraient d’état qu’à condition de passer dans le premier système. Entre les deux systèmes, se trouverait un barrage nommé « censure »chargé de contrôler ce qui peut ou ne peut pas accéder à la conscience. Cette première topique identifie le refoulé avec l’inconscient et le moi avec le préconscient/conscient. Mais nous allons voir que FREUD ne s’en satisfera pas.

B) La deuxième topique.

Au début des années 1920, FREUD construit une nouvelle division du psychisme qui ne recoupe pas la première en distinguant trois instances : le Ça, le Moi et le Surmoi.

1) Le Ça : est le réservoir des pulsions inconscientes, forces impersonnelles, décousues, anarchiques qui naissent à la frontière du somatique* et du psychique et dont le but est d’obtenir la satisfaction immédiate. Le Ça ne fonctionne que selon "le principe du plaisir/déplaisir", c’est pourquoi il ne connaît pas la contradiction : « des émotions contradictoires y subsistent sans se contrarier ». Il ne connaît pas la négation, ni le temps, ni la mort : « les désirs sont virtuellement impérissables ».

Il est possible de détourner, refouler ou sublimer* une pulsion, mais non de la détruire. Il ignore l’opposition du Bien et du Mal, propre à la morale. A ces pulsions primitives, il faut adjoindre les pulsions ultérieurement refoulées. Dans la deuxième topique, le Ça ne s’identifie plus aux forces refoulées, son domaine est plus étendu.

*somatique : qui concerne le corps, qui provient de causes physiques.

*sublimer : transposer consciemment ou non ses pulsions sur un plan supérieur de réalisation (par exemple dans l’art ou dans le sport etc...)

2) Le Moi : en tant qu’il a le contrôle des mouvements volontaires, il est chargé d’adapter le sujet dans son unité organique et psychique, à la réalité. Mais il est pris entre deux exigences contraires : l’adaptation au monde extérieur (principe de réalité) et la maîtrise des forces inconscientes (régies par le principe de plaisir). le Moi, chargé de satisfaire ou de résister aux pulsions ne peut plus s’identifier au Conscient de la première topique. Car si la partie chargée de s’adapter à la réalité est consciente et utilise les souvenirs déposés par l’expérience (préconscients) une partie des mécanismes du Moi, ceux par lesquels il se défend contre les pulsions intérieures, est inconsciente.

3) Le Surmoi : c’est l’héritier du complexe d’Œdipe*; il est à la fois issu de l’intériorisation des règles morales extérieures prescrites par les parents et les éducateurs et de l’intériorisation de l’image des parents , non pas tels qu’ils sont, mais tels qu’ils apparaissent à l’enfant et tels qu’ils ont été eux-mêmes modelés par leur propre Surmoi. « Le Surmoi de l’enfant ne se forme pas à l’image des parents, mais bien à l’image du Surmoi de ceux-ci ». Des tendances trop sévères de la censure du Surmoi peuvent se transformer en véritable agression contre l’individu lui-même .

Le noyau du Surmoi forme donc un ensemble tout aussi obscur et tout aussi inconscient que les pulsions du Ça.

*Complexe d’Œdipe : très schématiquement, attachement érotique de l’enfant le plus souvent au parent du sexe opposé.

Le passage de la première à la seconde topique s’explique ainsi :

- par la nécessité de reconnaître un réservoir de forces instinctivement plus primitives que les désirs refoulés

- que les processus de refoulement* sont eux-mêmes inconscients, et donc ne peuvent être expliqués par le système Conscient

- enfin, la prise en compte de certaines forces agressives retournées contre l’individu lui-même (sentiment de culpabilité, autopunition) obligent à modifier la nature des instances psychiques et à reconnaître une pulsion de mort (Thanatos) à côté d'une pulsion de vie (Eros).

*Refoulement : phénomène inconscient de défense par lequel sont rejetées dans l’Inconscient (le « Ça ») les pulsions opposées aux exigences du Surmoi.

III LES PREUVES DE L’INCONSCIENT.

A) L’hypothèse de l’Inconscient est nécessaire et légitime.

La psychanalyse a suscité une forte réaction de rejet. Cependant selon FREUD, l’existence d’une pensée fonctionnant selon des règles radicalement distinctes de celles auxquelles est soumise la pensée consciente permet seule de comprendre non seulement les phénomènes psychiques pathologiques mais encore un nombre de phénomènes psychiques qui sont en apparence absurdes, incohérents, privés de signification et que tout homme sain et normal exprime.

Ces phénomènes sont :

1) Les actes manqués (quant au but) : les lapsus, erreurs de lecture, maladresses, perte ou bris d’objets, oublis momentanés de mots, d’idées. Les actes manqués selon FREUD ne sont pas dus à la fatigue ou à l’inattention, ils témoignent d’un désir inconscient qui interfère avec ce qu’on voudrait consciemment dire ou faire.

2) Les actes symptomatiques, actes accomplis machinalement : fredonner, tripoter ses vêtements, se tirailler les cheveux. Ces petits faits de la vie quotidienne expriment aussi des intentions qui ont leur source dans des désirs et des complexes refoulés.

3) Les rêves : accomplissements voilés de désirs refoulés dont l’étude est la  « voie royale qui mène à l’Inconscient ».

4) Les symptômes névrotiques : angoisse, phobie, obsession, manie, délire. Ce sont souvent des comportements absurdes dont la signification reste cachée à celui-là même qui les accomplit. FREUD établit qu’ils satisfont de manière détournée et imaginaire des pulsions inconscientes exactement comme les rêves. Pour contourner la barrière que le moi dresse contre leur irruption, les pulsions inconscientes vont s’exprimer sous la forme déguisée du symptôme. Leur retour dans la conscience se paye au prix fort puisque le sujet impuissant se sent aliéné par des pensées qu'il ne maîtrise plus et angoissé s'il n'accomplit pas certains actes dont la signification lui échappe. ( des tocs )

B) La cure : une vérification expérimentale de l’hypothèse de l’Inconscient.

Le but de la cure c’est de rendre au patient une partie de sa propre histoire qui n’a pas été intégrée harmonieusement par le sujet en transformant ce qui a été refoulé en pré-conscient pour le rendre de nouveau conscient. Le moi du névrosé est en effet un moi affaibli, son activité est bridée par les interdictions du Surmoi (sentiment très fort de culpabilité); son énergie s’épuise en efforts vains pour contrer les exigences du « ça ». Il est donc incapable de réaliser une synthèse harmonieuse de lui-même. Au cours du traitement, un rapport privilégié s’instaure entre le psychanalyste et le patient : le transfert. Le patient se conduit envers son psychanalyste comme il s’est conduit dans son enfance par rapport à des personnes de son entourage. Il déplace sur lui des émotions, des fantasmes éprouvés dans son enfance pour ses parents ou pour ses proches. Si l’analyste parvient à ramener dans le conscient ce qui a été refoulé, alors le conflit psychique que le malade voulait éviter peut trouver une issue favorable : faire évanouir conflits et névroses.

Les succès de la cure psychanalytique sont pour FREUD une confirmation incontestable de l’hypothèse d’un inconscient psychique.

CONCLUSION :

L’hypothèse d’un Inconscient psychique est selon FREUD, « nécessaire et légitime »; pourtant, nombreux sont ceux qui ont pointé les incohérences théoriques de la doctrine et les implications pratiques discutables qu’elle permet.

D’une part, en effet, si l’Inconscient psychique doit se déformer pour contourner la censure, il doit être à la fois conscient de lui-même et conscient de ce que la censure peut ou non tolérer. La contradiction devient flagrante entre ce que FREUD nous dit être le contenu de l’Inconscient :soubassement impersonnel de l’individualité psychique où bouillonnent les pulsions vitales primaires et la haute intelligence qu’il est nécessaire de lui présupposer.

D'autre part, si l’Inconscient détermine, à notre insu, les choix que nous faisons, ne sommes-nous pas tentés de refuser d' assumer certains de nos actes? L’Inconscient devient alors l’alibi facile pour se déresponsabiliser de ce que nous avons fait. ALAIN considère que l’Inconscient freudien n'est que l'avatar des croyances les plus anciennes de l’humanité; la résurgence moderne du mythe de la possession par un double maléfique qui me décharge du poids de ma culpabilité.

La psychanalyse apparaît aux uns (par exemple SARTRE) comme une théorie insuffisamment cohérente et à d’autres comme un mythe qui interprète grossièrement des faits qui relèvent d’une simple causalité physique : le corps. Sur ce point particulier, je n’apprécie ni ALAIN, ni SARTRE. A chacun d’en juger après lecture de ces deux textes

"Il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet "Je"; cette remarque est d'ordre moral. Il ne faut pas se dire qu'en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire ; tel est le principe des remords : " tu l'as bien voulu!" On dissoudrai ces fantômes en se disant simplement que tout ce qui n'est point pensée est mécanisme, ou encore mieux, que ce qui n'est point pensée est corps, c'est à dire chose soumise à ma volonté ; chose dont je réponds (...) . L'inconscient est donc une manière de donner dignité à son propre corps ; de le traiter comme un semblable ; comme un esclave reçu en héritage et dont il faut s'arranger. L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps.

ALAIN : Elèments de philosophie,II, 16,note,"Idées,Gallimard

Si, en effet, nous repoussons le langage et la mythologie chosiste de la psychanalyse, nous nous apercevons que la censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu'elle refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles, force est bien d'admettre que la censure doit choisir, et, pour choisir se représenter. D'où viendrait autrement, qu'elle laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu'elle tolère que les besoins (faim, soif, sommeil) s'expriment dans la claire conscience? Et comment expliquer qu'elle peut relâcher sa surveillance, qu'elle peut même être trompée par les déguisements de l'instinct? Mais il ne suffit pas qu'elle discerne les tendances maudites, il faut encore qu'elle les saisisse comme à refouler, ce qui implique chez elle à tout le moins une représentation de sa propre activité. En un mot, comment la censure discernerait-elle les impulsions redoutables sans avoir conscience de les discerner? Peut-on concevoir un savoir qui serait ignorance de soi? SARTRE L'Etre et le Néant


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