Présentation

  • : Publication des cours de philosophie de Monsieur DUBOIS, enseignant

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WIKIPEDIA

Samedi 22 novembre 6 22 /11 /Nov 10:44

 

 

QU’EST-CE QUE L’HOMME?

 

INTRODUCTION

L’homme est un être qui appartient à la nature et qui a une nature animale ; mais, contrairement aux autres animaux, il transforme la nature, en lui comme hors de lui, par le double processus de l’éducation et du travail. C’est, de ce double processus, qu’émerge un nouvel ordre : le monde humain de la culture.

Problématique : La question «  qu‘est-ce que l‘homme ? » appelle trois questions préalables :

Peut-on parler, à propos de l’homme, d’une nature spécifique qui serait la nature humaine ?

Par où passe la démarcation entre animalité et humanité ?

La culture est-elle une dénaturation de l’homme ou un perfectionnement ?

 

I) L’AMBIGUITE DE L’EXPRESSION « LA NATURE HUMAINE »

 

Précisons les différents sens que le mot « culture » peut revêtir dans la langue française.

La culture c’est d’abord l’agriculture, c’est à dire la mise en valeur de la Nature. C’est aussi et surtout la mise en valeur de l’esprit par l’éducation qui élève un être humain au-dessus de sa condition naturelle.

Son sens fondamental est : tout ce que l’homme ajoute à la nature en la transformant et qui fait l’objet d’une transmission à l’intérieur d’un groupe social donné, notamment par l’éducation.

De ce sens fondamental découle les trois sens suivants :

La Culture, c’est l’état de civilisation par opposition à l’état sauvage ou à la barbarie et plus précisément c’est l’ensemble des phénomènes sociaux communs à une grande société ou à un groupes de sociétés : religion, morale, art, science, technique. On parle ainsi de la civilisation chinoise ou de la civilisation gréco-romaine ou encore de la civilisation occidentale etc ...

Une culture, c’est l’ensemble des modes de vie et de pensée d’une société ou d’un groupe d’hommes.

La culture, c’est l‘ensemble des connaissances acquises (arts, sciences, lettres ) qui permettent de développer le goût, le jugement, le sens critique. L’homme cultivé c’est l’homme qui se distingue, par sa culture, d’un être qui, abandonné à sa condition naturelle, est inculte, illettré, ignorant.

Précisons aussi le sens du mot « nature » qui nous a servi de point de départ :

Le latin « natura » a donné notre mot français « nature ». Ce mot latin est forgé à partir du verbe nasci qui signifie « croître, naître, pousser ; faire croître, faire naître, faire pousser ». La première idée évoquée par ce mot c’est donc l’idée de vie c’est-à-dire ce qui produit, porte et maintient dans l’existence les choses et les êtres.

De ce sens fondamental dérive les deux sens principaux du mot nature :

La Nature désigne ce qui entoure l’homme sans être son oeuvre propre. Ce sont les plantes, les animaux, la terre et le soleil, le vent, la mer et la forêt.

La nature d’une chose, c‘est l‘être profond d‘une chose, par delà son apparence particulière, constitué par des caractères qui persistent au milieu des modifications accidentelles. Par ex : la nature d’une montre ou son « essence » est de donner l’heure ; mais, il est accidentel qu’elle soit ronde ou carré, en or ou en argent etc …( CF: repère essence et accident)

Quant à la nature humaine, il s’agit de l’ensemble des caractéristiques propres à tous les hommes sans exception. Ce concept de nature est synonyme du terme philosophique  d’essence (exemple : Socrate est un homme qui possède comme caractère essentiel la pensée réfléchie). Or, appliqué à l’homme, ce concept est loin d’être clair et ne fait pas l’unanimité chez les philosophes.

 

Dans une petite conférence qu’il intitule « l’existentialisme est un humanisme », SARTRE, considère que l’idée de nature humaine est désormais, impensable et lui préfère l’idée de condition humaine. Apparemment, on pourrait penser qu’il s’agit là d’une querelle de mots sans importance: SARTRE préférant remplacer une expression vieillie par une autre qui le serait moins. Mais, c’est plus important que cela et, en tout cas, il faut bien comprendre la différence entre ces deux expressions.

Au début de sa conférence, SARTRE analyse l’être d’un stylo: objet fabriqué après avoir été pensé pour la fonction qu’il remplit. Il fait suivre son analyse d’une formule qui restera célèbre «  l’homme (contrairement au stylo , mais il dit aussi, contrairement à un chou-fleur ou à une mousse) est le seul être dont l’existence précède l’essence ».

En fait, ce qu’il exprime dans cette formule, c’est une idée qui se trouve déjà chez ROUSSEAU qui a montré que, ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est sa capacité à changer son milieu naturel pour vivre dans un milieu entièrement construit par la suite des générations qui se transmettent les unes aux autres, un héritage social leur permettant de préserver ce monde commun et de le modifier avec le temps.

Du coup, l’idée que tous les hommes partageraient ou plutôt participeraient à une essence universelle qui les définirait comme des hommes, quels que soient le lieu et l’époque de leur naissance, devient problématique.

Premièrement, parce qu’une telle essence est elle-même une idée qui a une origine marquée par une culture. C’est bien l’Occident qui a pensé l’homme sur le modèle d’une humanité.

Deuxièmement parce qu’un homme n’est pas, comme un stylo, un exemplaire d’une essence qui serait préalable à son existence. Toute tentative de définir une nature humaine universelle, penserait l’homme sur le modèle d’une chose, alors que l’être de l’homme est radicale liberté ouverte sur des possibles. Par conséquent, nul ne peut déterminer à l’avance ce que l’homme peut être. Il vaut mieux parler de conditions, certes identiques, et de problèmes éternels ( tous les hommes parlent, tous les hommes travaillent, tous les hommes meurent .) mais, auxquels les différentes cultures qui font l’humanité, apportent des réponses différentes.

 

 

II) DE LA NATURE A LA CULTURE

 

A) L’inné et l’acquis.

L’homme n’est pas, par nature, humain, il le devient. L’enfant de l’homme, sauf accident, arrive toujours dans un milieu transformé par le travail de l’homme et pénétré de significations humaines. L’éduquer, c’est lui transmettre ce qui est nécessaire pour l’intégrer dans le monde où il va vivre.

On peut ainsi faire la distinction entre l’inné et l’acquis ou, entre ce que l’homme tient de la nature par hérédité et ce qu’il tient de l’homme par héritage; c’est-à-dire, les manières de penser, de vivre et de sentir propre à un groupe social particulier.

 

B) Comment l’homme est devenu humain.

1) L‘homme naturel et l‘homme civil :

Rousseau, dans le livre « Les fondements de l’inégalité parmi les hommes » oppose l’homme naturel à l’homme civil. L’homme naturel, selon Rousseau, n’est qu’un animal solitaire, sauvage et indépendant, vivant sans conscience de soi au rythme monotone de ses besoins et de leur satisfaction, stimulé à agir par la douleur du manque ou la crainte d’un danger.

L’homme de l’état civil, c’est l’homme transformé par l’ensemble des structures sociales mises en place au cours du temps par des hommes qui ont décidé de vivre ensemble.

2) La perfectibilité :

L’état originaire ou naturel de l’homme, nous dit Rousseau, aurait pu durer indéfiniment si des circonstances n’avaient conduit les hommes à se rapprocher et à édifier l’ordre de la culture.

Cette condition nécessaire du progrès des hommes n’est, toutefois, pas suffisante. Il faut aussi que soit inscrite en l’homme la possibilité de dépasser sa propre nature animale. Cette possibilité, ROUSSEAU la nomme perfectibilité ou capacité indéfinie de se perfectionner. C’est elle qui distingue radicalement l’homme de l’animal.

Dans l’état de nature, cette qualité reste endormie aussi longtemps que la nature n’évolue pas ou peu, mais elle se réveille lorsque des circonstances extérieures nouvelles obligent les individus à renoncer à leur état d’indépendance naturelle. Une fois éveillée, la perfectibilité rend possible le développement successif des capacités qui éloigne l’homme d’une façon définitive et irréversible de cet état originaire où il n’était qu’un animal. Les différences particulières entre les peuples est l’effet de cette faculté universelle. Autrement dit, une seule et même humanité se particularise en une pluralité de cultures.

 

 

« Le comportement typique, caractéristique de l’état civilisé, diffère essentiellement du comportement animal à l’état de nature. Quelque simple que soit sa culture, l’homme dispose d’un ensemble matériel d’instruments, d’armes, d’ustensiles domestiques ; il évolue dans un milieu social qui l’assiste et le contrôle à la fois ; il communique avec les autres à l’aide du langage et arrive à former des concepts d’un caractère rationnel, religieux ou magique. L’homme dispose ainsi d’un ensemble de biens matériels, il vit au sein d’une organisation sociale, communique à l’aide du langage et puise les mobiles de ses actions dans des systèmes de valeurs spirituelles. Ce sont là les quatre principaux groupes dans lesquels nous rangeons la totalité des conquêtes culturelles de l’homme. Nous ne connaissons donc la culture qu’à l’état de fait accompli, mais nous ne l’observons jamais, et c’est-ce dont il importe de se rendre compte avec toute la clarté possible, in statu nascendi (en train de naître) ».

 

MALINOWSKI : La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives

 

 

III) LA VALEUR DE LA CULTURE

 

A) « L’homme est un animal dépravé »

Rousseau appartient au siècle des « Lumières ». Les « Lumières » désignent le mouvement d’émancipation des peuples européens, éclairés par la Raison. Ce mouvement des Lumières rejette l’asservissement de la pensée aux préjugés, aux croyances, aux superstitions et l’asservissement des peuples aux autorités traditionnelles religieuses et politiques en engageant un combat contre toutes les formes d’obscurantisme qui empêche le progrès graduel de l’humanité vers le bonheur.

Cette idée optimiste des Lumières, Rousseau ne la partage pas. La civilisation européenne a engendré, au cours de son histoire, des inégalités si grandes entre les hommes (qui, par nature sont égaux), qu’ils ne connaissent plus que la misère, la haine et la violence : état de choses inconnu dans « l’état de nature ». En auscultant les malheurs de son temps, Rousseau semble avoir perdu tout espoir d’un futur meilleur pour l’humanité. Il aurait mieux valu pour elle, ne pas s’écarter de sa primitive condition.

 

Résumé

Le passage de la nature à la culture est rendu possible par la présence en l’homme d’une qualité : la perfectibilité. Ce trait spécifique de l’homme le définit comme un être ouvert au changement et en perpétuel devenir. Parce qu’il porte, en lui, la condition même par laquelle il dépasse sa propre nature animale, on peut dire que l’ordre établi par les hommes au cours de leur histoire, à la fois procède de la nature,mais finit par s’opposer à elle; en sorte que la place que l’homme occupe au sein de la nature fait de lui un être à part et le constitue en problème, parce qu’il sait qu’en dépit des progrès immenses accomplis, il s’est éloigné d’un état d’innocence et d’insouciance où la violence politique engendrée par les inégalités sociales, les guerres, les crimes, était inconnue dans l‘état de nature..

 

B) La culture : accomplissement de la nature.

L’animal agit instinctivement. L’instinct le dispense de l’effort de réflexion et de la responsabilité de choisir. En conséquence, il n’a pas à être éduqué pour apprendre comment se conserver dans l’existence. L ’animal atteint naturellement et sans effort le plein usage de ses facultés physiques qui entrent au service de l’instinct de reproduction. Désormais sa vie s’écoule dans les limites fixées par la nature à son espèce, sans connaître aucun progrès. « Il est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans ». Rousseau,  Discours sur l’Inégalité.

Selon KANT, la présence de la raison en l’homme et de la liberté qui se fonde sur elle, indiquent que l’homme n’est pas un simple animal et qu’il a une autre destination qu’une destination naturelle. Quelle est cette destination?

Comparé aux autres animaux, l’homme semble démuni. Il n’a pas de fourrure, pas de sabots, pas de crocs. Cependant, il a des mains et s’en sert intelligemment. Vue sa constitution physique, la première chose qu’il fait, c’est de réaliser des outils lui permettant de transformer les conditions naturelles pour les adapter à ses propres fins; produisant d’abord ses moyens d’existence, fabriquant vêtements et habitations pour se protéger des agressions climatiques , inventant des armes pour se protéger des animaux et de ses ennemis. Une fois à l’abri de la pénurie et du danger, il tache de rendre sa vie agréable en l’embellissant. Dans les moments de loisirs, il peut s’efforcer d’acquérir des connaissances qui étendent sa compréhension du monde et de lui-même.

 

C) La valeur du travail.

C’est donc par le travail que l’homme change, qu’il se produit lui-même, et chaque nouvelle génération d’hommes dans chaque société, recueillant par l’éducation, le savoir déjà acquis, le développe à son tour. L’homme est donc un animal qui a une histoire et qui progresse. Les oeuvres qu’il ajoute à la nature par son travail sont ses oeuvres propres : techniques, sciences, arts, droit, morale.

En dotant l’homme de la raison et de la liberté, la nature n’a pas eu en vue pour l’homme, la vie simple et paisible de l’animal. Elle l’a au contraire, jeté dans l’effort et dans la peine pour lui permettre de s’émanciper de sa tutelle, et ne devoir qu’à lui-même tout ce qu’il pourrait désormais faire. La tâche de l’homme est donc claire : se rendre autonome en se donnant à lui-même les règles de sa conduite.

Bien loin donc que la culture s’oppose à la nature, elle semble au contraire, avoir été prévue par la nature elle-même. C’est, en effet, dans cet état que les dispositions que la nature a mises dans l’humanité peuvent être développées. Idée étrange mais à retenir : le devenir des hommes semble orienté dans une direction déterminée depuis la grossièreté du commencement jusqu’à l’état de perfection qui semble être la fin de la nature pour l’homme et qui est cependant l’oeuvre de l’homme.

 

CONCLUSION

Réponse la première question

Dans Race et Histoire, LEVI-STRAUSS, fait remarquer que rien n’est plus répandue chez les hommes que l’attitude de rejet devant ce qui leur est étranger. Le repli identitaire et l’exclusion, hors de l’humanité, de l’homme autre est un danger pour l’humanité qui croit bonne pour elle de se fermer à la richesse des échanges interculturels. On aurait aimé que la pensée de Confucius fût partagée du plus grand nombre: « la nature des hommes est identique, c’est leurs coutumes qui les séparent. » ou celle du Sophiste Antiphon qui, à peu près à la même époque que Confucius, mais en Grèce, a écrit « le fait est que, par nature, nous sommes tous et en tout, de naissance identiques, Grecs et Barbares…Aucun de nous n’a été distingué à l’origine comme Barbare ou comme Grec: tous nous respirons l’air par la bouche et par les narines. » Fragment 44a B.

L’humanité est une par nature; mais plusieurs par convention. Le concept de « nature humaine » a l’avantage de reconnaître une seule et même humanité derrière la diversité culturelle; pourtant, c’est un concept ambigu parce que relatif à une culture qui a imposé ses valeurs et ses modèles aux autres cultures. Une fois donc critiqué et déconstruit le concept de « nature humaine » on ne trouve plus qu’une seule position défendable: le relativisme qui affirme la diversité culturelle et l’égale valeur de toutes les cultures. Est-il satisfaisant d’en rester là et de s’abstenir de juger des manières de vivre et de penser qui ne sont pas les nôtres ?

 Réponse à la deuxième question

La nature produit l’homme dans son être biologique, elle ne le produit pas en tant qu’être humain. L’humanité est oeuvre de l’homme et non de la nature.On a longtemps vécu dans la croyance que l’homme avait une nature spécifique: animal par son corps, mais homme par son âme. La science qui refuse toute spéculation sur le principe immatériel de l’âme établit deux idées vérifiables :

1) les aptitudes exceptionnelles de l’homme sont le produit de l’évolution naturelle des espèces.

2) l’individu ne devient humain que s’il est formé par une culture.

L’homme est donc parent de l’animal mais la vie humaine s’est séparée de la vie animale sur trois plans : le travail, le langage et la pensée,l’organisation sociale.

Dans le cadre d’une culture, le besoin naturel de se nourrir s’est métamorphosé en goûts culinaires et en convivialité. Le besoin de se vêtir s’est transformé en mode vestimentaire. Le besoin sexuel s’est changé en désir amoureux etc…Aussi, selon MERLEAU-PONTY « Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme ». Nous sommes à la fois et de part en part des êtres de nature et des êtres de culture.

 

Réponse à la troisième question

Pour ROUSSEAU, l’état civilisé de l’homme est préférable à son état naturel sauvage. Mais la civilisation a engendré au cours de son histoire, des inégalités entre les hommes, sources de désordres indescriptibles dans leurs relations, inconnus dans l’état de nature. Si bien qu’il devient impossible d’espérer d’elle un avenir meilleur.

Pour KANT (cf texte « Idée d’une Histoire Universelle d’un point de vue cosmopolitique »), Dieu a déposé dans l’une de ses créatures de bonnes dispositions mais il n’a pas voulu, comme pour les animaux, que leur développement fut l’oeuvre de la seule nature (« par l’instinct, par une connaissance innée… »). La constitution physique de l’homme: sa station droite, la spécialisation de la main dans les fonctions de préhension et de manipulation, sa nudité, l’absence de tout instinct (c’est-à-dire de toute préformation innée et spécifique de son comportement) l’a jeté dans la nécessité du travail, de l’effort et de la peine pour édifier un ordre culturel qui lui donne le cadre où peuvent se développer ses dispositions.

Si bien que, tout ce qu’il réalise à travers l’histoire, en bien comme en mal, est son oeuvre propre. Il faut croire qu’un jour viendra où l’homme sera la plus belle oeuvre de l’univers (à la condition toutefois qu’il s’efforce de se rendre digne du bonheur; car, selon KANT, l’homme n’est vraiment heureux que s’il le mérite, et il ne le mérite que s’il se conduit bien, droitement, raisonnablement).

La culture qui est le milieu où l’homme est socialisé, a pour finalité la vie conforme aux valeurs morales,et, plus particulièrement, le triomphe du DROIT et de la JUSTICE. Voilà l’espérance de KANT. 

 

 


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Dimanche 16 novembre 7 16 /11 /Nov 14:22

INTRODUCTION :
Le travail est le moyen de se procurer les biens qui sont indispensables, de trouver sa place dans la société et de prouver, à ses yeux comme à ceux des autres, ce que l'on peut valoir . Toutes choses positives nécessaire à la réalisation d'une vie réussie . Mais on dit aussi du travail qu'il altère et dégrade la nature de l'homme, qu'il aliène l'homme, c'est à dire le rend étranger à lui-même. Point de vue négatif mais tout aussi défendable que le précédent . Quelle(s)sont donc les condition(s) pour se réaliser dans son travail ?
J'examinerai les questions suivantes :
1) quelle est la spécificité du travail humain ?
2) quel est le poids de la tradition dans notre appréciation du travail ?
3) en quoi le progrès technique est ambivalent ?
4) quelle est la part du travail dans notre participation au bonheur ?

 I) LA SPECIFICITE DU TRAVAIL HUMAIN

Dans la production humaine, l'homme transforme des objets extérieurs en organes de sa propre activité . Il introduit ainsi ,dans son travail, une médiation, celle de l'instrument ou de l'outil: objet fabriqué qu'il faut distinguer de ceux qui sont simplement préparés pour la consommation . Le travail peut donc se définir comme la transformation de la nature par l'intermédiaire d'outils, dans un sens utile à l'homme .
Si l'usage des organes peut être déterminé par l'instinct, en revanche l'utilisation d'outils doit être intellectuellement conçue et méditée . C'est pourquoi sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme, le travail doit être une activité consciente qui s'oppose à l'heureuse spontanéité des activités instinctives . La représentation mentale d'un but à atteindre (la cause finale) en déterminant l'organisation des procédés qui permettent de le réaliser, place la volonté dans un état de tension pénible . Le travailleur doit se concentrer sur ce qu'il fait et doit soumettre ses gestes à une méthode rigoureuse, en disciplinant son corps .
Envisagé subjectivement le travail est une activité monotone et répétitive commandée par le réveil incessant des besoins et leur multiplication au sein de la société .
Mais envisagé objectivement, à travers les générations qui se succèdent, le travail façonne la nature qui, peu à peu ,réfléchit l'intériorité humaine .
Nous pouvons résumer cette analyse dans les quatre thèses suivantes :
1) Le travail est une activité consciente. Marx écrit au livre 1 du Capital « Ce qui distingue l'abeille la plus experte du plus mauvais architecte c'est qu'il a d'abord conçu la cellule dans sa tête avant de la réaliser . « 
2) Parce qu'il est conscient, le travail exige toujours une somme pénible d'efforts..On peut aussi bien dire qu'on travaille pour consommer, qu'on consomme pour vivre et qu'on vit pour travailler .
3) Le travail est un processus de lutte avec la nature qui maintient le cycle naturel de la vie
4) Le travail est l'effort collectif des hommes pour humaniser la nature.

 II) L'HERITAGE DE LA TRADITION

 A) Le mépris grec du travail manuel
Les citoyens de la cité antique d' Athènes(VIéme et IVième siècles av JC) ont méprisé le travail . Tant qu'un homme travaille, il montre qu'il n'est pas parvenu à s'élever au-dessus de la sphère animale des besoins et de leur satisfaction . Vivre pour eux est une chose, bien-vivre en est une autre . La nécessité de travailler pour vivre est imposée à l'homme par la nature et cette nécessité fait qu'un homme qui travaille ne se distingue pas fondamentalement de l'animal .
Bien vivre, au contraire, c'est accomplir son humanité dans les activités spécifiquement humaines que sont l'activité politique, la compétition sportive, l'activité de pensée . Cette idée de l'accomplissement de l'humanité de l'homme s'effectuant dans certaines activités est développée dans la philosophie d'Aristote .
Aristote distingue trois concepts qui renvoient à trois activités humaines :
-La théoria : activité d'un homme qui s'élève par la pensée jusqu'à la contemplation de la vérité et qui connaît dans cette contemplation un bonheur divin
-La praxis : activité d'un homme libre qui s'illustre par sa parole dans les assemblés devant un public d'hommes libres qui sont ses égaux .et par ses actes de bravoure sur les champs de bataille à côté de ses concitoyens
-La poiésis : activité de fabrication qui n'a pas en elle-même sa fin comme la danse pour le danseur; mais qui a pour fin autre chose qu'elle-même : l'œuvre
Dans l'esprit d'Aristote, à ces trois activités correspondent trois types d'existence . Les deux premières sont des activités dignes d'une existence vraiment humaine parce qu'elles sont libres . La troisième, au contraire, est l'activité d'un homme soumis à la matière et au vouloir d'autrui qui lui impose sa commande . Sont donc frappés de mépris les agriculteurs, les ouvriers, les artisans et, chose surprenante pour nous, les artistes ! Un homme qui travaillait de ses mains, c'était un homme dont la liberté personnelle était entravée par la nécessité et qui pour cette raison, n'était pas digne de partager la considération de ceux qui s'en étaient libérés et qui accomplissaient leur existence dans les sphères de la contemplation philosophique,et de la pratique politique . Avec une telle mentalité, on comprend que les Grecs aient trouvé normale l'institution de l'esclavage .

 B) La métaphysique du travail 

 "C'est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain
Jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'ou tu as été pris
Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière . 
» LA BIBLE Livre I La Genèse

Ces paroles qui résonnent toujours dans nos esprits, nous donne de notre condition un autre éclairage que celui des Grecs . Si l'homme est le seul être vivant à connaître le travail c'est qu'il est un esprit déchu qui doit se résigner à supporter l'épreuve d'une existence temporelle besogneuse toujours déjà vaincue par la mort . L'homme est donc soumis au temps . Mais qu'est-ce qu'être soumis au temps ?
Etre soumis au temps, c'est être hors de soi. Je ne suis plus ce que j'ai été, je ne suis pas encore ce que je vais être. L'existant que je suis est sans-cesse tiré en avant de lui-même. Cette traction détruit chaque instant pour le remplacer par un autre et, ainsi de suite, jusqu'à la fin. Etre dans le temps, c'est, pour prendre une métaphore, comme monter un escalier dont chaque marche gravie, se dérobe dans le vide de telle sorte qu'il est impossible de retourner en arrière ou de s'arrêter sur une marche. Il faut continuer. Remarquons que nous ne vivons que dans le présent, puisque nous sommes, à chaque instant, sur la marche qui succède à celle que nous avons franchie et qui précède la suivante. A ce vertige de l'irréversible, nous opposons la mémoire du passé, puisque nous pouvons compter et enregistrer le nombre de marches gravies ou, du moins, sommes-nous conscients d'en avoir gravi un certain nombre. Le passé n'est donc pas tout à fait aboli puisque nous avons la possibilité de retenir dans notre présent, grâce à la mémoire, le souvenir des événements passés. D'autre part, gravir un escalier, c'est se représenter, à l'avance, la fin d'un effort. Il y a donc, en nous, une autre faculté qui anticipe ce qui n'est pas encore et qu'on appelle l'imagination. L'expérience du temps est toujours pour la conscience un présent qui retient et qui déborde ; et c'est pourquoi le temps, dont je ne peux ni arrêter ni inverser le cours, va pouvoir se révéler être alors la condition de réalisation de nos projets. Car par la pensée, je peux me projeter dans un temps qui n'est pas encore advenu, je peux anticiper l'avenir et mettre en œuvre dans le présent, les moyens de le réaliser, en tenant compte des expériences passées .
Donc, tout en étant soumis au temps, l'homme peut agir sur un monde qui, certes, n'obéit pas à sa volonté mais est modifié, peu à peu, par l'effort incessant du travail.
Entre ce qu'il est et ce qu'il veut être, entre ses projets et leurs réalisations, il doit intercaler l'action qui les fait passer progressivement, péniblement, douloureusement de l'esprit dans la matière.
L'effort douloureux de produire tous les gestes qui séparent l'œuvre commencée de l'œuvre achevée fait saisir deux choses :
1°) l'homme n'est pas un simple être vivant, n'ayant aucun recul à l'égard de la nature et étant uniquement préoccupé par la satisfaction immédiate de l'instinct ; car alors, il vivrait non pas dans le temps mais dans un présent qui s'éternise
2°) l'homme est un esprit incarné, qui ne peut pas être immédiatement tout ce qu'il peut être; mais doit se faire en faisant. .
Quand on travaille, on ne saisit que la peine qu'on endure et qui ne cesse que lorsque cesse le travail . Le travail, imposé à l'homme par la nécessité d'arracher à la nature les moyens de son existence, fait, ainsi, apparaître avec le plus d'évidence, l'accablement d'une condition qui doit « traverser le temps, minute après minute, seconde après seconde »pour citer la philosophe Simone Veil dans : La Condition ouvrière
Pourtant, si le travail épuise l'homme il est aussi ce qui l'élève, parce qu'il construit dans le temps ce que le temps s'acharne à défaire et réalise ce que le temps finira pourtant par détruire: son existence .
Si le travail est vécu comme une contrainte, il est, en même temps, l'instrument d'une lente maturation de soi révélant le sens même de la vie. En condamnant l'homme à la peine du travail, Dieu l'a aussi condamné à se faire lui-même . Le travail est, alors, dans un même temps la peine et son rachat . On peut comprendre alors que la perte du travail est une perte du sens de la vie. Mais, est-il vrai que tout travail soit le moyen de se réaliser?

 III) LE TRAVAIL ALIENE

A)
De la division sociale du travail à la division technique des tâches .
La répartition des activités et des tâches entre les individus au sein d'une même société est le fait humain fondamental .En recourrant à la division sociale du travail, les hommes ont produit plus et mieux ; ils ont échangé entre eux le produit de leur travail et sont entrés dans la voie du développement indéfini des richesses et des besoins .
On peut distinguer trois modes de production successifs dans l'histoire du travail en Occident :
1) Un mode de production artisanale : dans ce mode de production, caractéristique de l'antiquité et du moyen-âge,le travailleur est un artisan qui réalise avec ses outils une œuvre qu'il échange contre les produits dont il a besoin par l'intermédiaire de l'argent .
2) Un mode de production manufacturière : le travail est organisé en rassemblant dans un même atelier
-soit des artisans de métiers différents qui participent à la réalisation d'un même produit
-soit des ouvriers qui exécutent, chacun, une opération précise, répétitive, ne nécessitant aucune compétence ni aucune habileté particulière . Dans la manufacture, l'activité globale du travail de l'artisan est décomposée en une multitude d'opérations simples et mécaniques dont chacune est apprise et exécutée en quelques instants avec un degré plus grand d'habileté et de rapidité .
3) Un mode de production industrielle : le machinisme naît, quand succède à l'habileté manuelle, un maniement mécanique des instruments de transformation de la matière . Ce qui n'est possible que parce que les gestes humains ont été simplifiés par la décomposition et la fragmentation des opérations qui composaient l'activité complète de l'artisan .

 B) L'aliénation du travailleur
La division du travail a uni les hommes en les contraignant à travailler les uns pour les autres : chaque individu a besoin de tous les autres pour la satisfaction de ses besoins ; mais elle les a également séparés et divisés en instaurant la propriété privée, la concurrence, l'inégalité des richesses et des conditions sociales . La division technique des tâches a opposé le prolétaire au capitaliste En vendant sa force de travail au propriétaire des moyens de production (le bourgeois capitaliste), l'ouvrier s'est transformé en une marchandise acquise en échange d'un salaire; le salarié est devenu un maillon dans une chaîne de production qui le dépasse . Alors que, dans l'artisanat, l'homme s'affirme et se reconnaît dans ses œuvres, dans l'industrie, l'ouvrier s'abrutit dans des tâches répétitives qui sont, vécues comme la négation même de sa vie . En devenant étranger au produit de son travail dont il ne contribue que pour une part infime, le travailleur devient étranger à lui-même ; il est, selon Marx, aliéné à un système économique qui déshumanise les hommes. Un travail qui ne stimule ni le corps ni l'esprit, qui ne sollicite aucune initiative ni responsabilité et qui est commandé par les impératifs du rendement et de la productivité est un travail inhumain .

 CONCLUSION
A quelle condition, se demande Nietzsche, le travail peut-il rendre heureux ? .. A condition de dépasser l'opposition du travail socialement utile exercé en vue du gain et du jeu : activité inutile destinée à remplir le temps pour éviter le désoeuvrement . Si je concilie le plaisir à l'effort, dans une activité; alors, le temps passé à l'exercer intensifie la joie que j'éprouve à contempler dans des œuvres mon originalité . C'est le bonheur que goûtent les artistes et les philosophes .

(cf : le corrigé du texte de Nietzsche extrait de Humain, trop humain . )

 

 

 

 

 

 

 


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Mardi 11 novembre 2 11 /11 /Nov 19:58

EXPLICATION DU TEXTE DE NIETZSCHE
(extrait de « Humain trop humain » §611 ; tome I)

Introduction :
On entend par travail, l’activité de transformation de la nature, à l’aide d’outils et de machines en vue de satisfaire les besoins . On distingue besoins innés ou naturels et besoins acquis ou culturels. Les premiers sont universels, les seconds sont variables d’un groupe humain à un autre. Si, à l’origine du travail, l’on doit poser les besoins du corps et une nature plus ou moins avare de ses dons; très vite, la lutte de l’homme avec elle crée des biens en quantité indéfinie. Acquérir ces biens demande du travail ; mais, alors on n’en finit jamais de travailler et c’est ainsi que le travail devient lui-même un besoin qu’il faut alors apaiser. Pourtant, le travail est tellement pénible pour les hommes, qu’ils l’ont perçu soit comme une entrave à la liberté dont il fallait s’affranchir, dussent-ils pour cela asservir d’autres hommes, soit comme un châtiment divin auquel il fallait bien que les hommes pêcheurs se résignassent. Par le travail, n’est-il pas possible de se réaliser pleinement et de combler ainsi le désir d’être heureux ?
Pour Nietzsche, nous sommes moins esclaves du travail que du besoin de travailler. C’est pourquoi nous faisons l’expérience de l’ennui que nous tentons d’éviter par le jeu ou un surcroît de travail. Mais le jeu qui nous délasse de l’effort du travail devient absurde lorsqu il est un but en lui-même; parce qu’il ne donne pas à notre vie le sens que nous cherchons ni ce bonheur durable qui accompagne toute activité créatrice .
Les articulations de ce petit texte, au contenu très dense, extrait du §162 d’Humain,trop humain tome I sont les suivantes : Nietzsche montre comment le travail, qui nous affranchit de la contrainte de nos besoins, devient lui-même un nouveau besoin ressenti par une impression d’ennui quand on ne travaille plus (lignes 1 à 9) ce besoin peut alors être apaisé ou bien par un travail sur- productif ou bien par un travail improductif : le jeu (lignes 9 à 13). Mais au-delà du jeu, il nous invite à considérer le bonheur dont jouissent les individus créateurs: artistes et philosophes( lignes 13 à 18 ).

Explication : Si l’homme travaille c’est qu’il y est contraint par ses besoins. Il faut donc, pour vivre, consommer et pour consommer travailler, c’est-à-dire produire des biens qu’il faut constamment remplacer, sitôt détruits.
Si le besoin est à l’origine du travail, la renaissance du besoin est à l’origine de l’habitude du travail ; comme l’habitude du travail est à l’origine de l’ennui quand il vient à s’interrompre . L’ennui est ainsi la traduction du besoin de travailler.
En conséquence, le travail, activité de transformation de la nature en vue de la satisfaction des besoins, devient lui-même un nouveau besoin (adventice = ajouté) ressenti dans les moments d’inactivité (pauses) par une impression de vide (ennui) que l’habitude de travailler ou la frustration des besoins ont rendu sensible. Plus l’habitude de travailler est forte, plus la frustration des besoins a été grande, plus vif sera le besoin de travailler
.

Transition :
Comment l’homme parvient-il à assouvir ce nouveau besoin ? Si les produits réalisés par le travail ont assouvi les besoins humains, quels produits vont satisfaire le besoin du travail ou plutôt quelles activités vont satisfaire ce besoin?
Pour combler l’ennui, l’homme s’impose :
- soit un surcroît de travail, l’ennui apparaît alors être au besoin de travail ce que la faim ou la soif sont au besoin de manger et de boire : une impression de manque. Ressentir de l’ennui c’est ressentir un manque : celui du travail que l’habitude de travailler à fait naître. Pour combler ce manque, écrit NIETZSCHE, on travaille au-delà du nécessaire.
-soit l’activité du jeu. Notons ici la définition paradoxale que NIETZSCHE en donne : « travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général ».
D’ordinaire, on entend par jeu : une activité désintéressée, gratuite dont la motivation principale est le plaisir qu’on y trouve. Mais le jeu, pour NIETZSCHE est une activité aussi besogneuse que le travail puisque, comme lui, il satisfait un besoin. Bien entendu, il est autre chose que surcroît de travail mais son but est le même, ce n’est pas un travail productif, c’est un travail improductif. C’est pourquoi il n’est pas aussi paradoxal de le définir comme travail.
Ce que le travail est au besoin, le jeu l’est au travail. Le travail nous libère du besoin en ce qu’il produit les moyens de l’assouvir; mais, la vie est ainsi faite qu’elle renouvelle sans-cesse le besoin et fait donc du travail un nouveau besoin. Il faut alors inventer le jeu pour se libérer du besoin du travail c’est-à-dire de l’ennui.
Ce que NIETZSCHE, ici, suggère c’est que l’ennui n’est pas une disposition fondamentale de l’existence humaine comme le croit PASCAL dans les « Pensées ».(ce que nous allons voir prochainement. C’est parce que l’homme passe du temps à travailler que le temps sans travail devient ennuyeux et doit être occupé soit par le jeu, soit par un excédent de travail. L’homme ne travaille donc pas parce qu’il s’ennuie mais au contraire s’ennuie parce qu’il travaille.
Le travail libère du besoin, le jeu libère de l’habitude du travail. Peut-on être libéré du jeu ? Par quoi le peut-on ? Et pourquoi le veut-on ?
Il y a plusieurs figures du joueur :
-celui qui joue avec les sentiments et qui cherche dans la conquête le plaisir suprême . C’est la figure de DOM-JUAN dont on connaît l’angoisse et l’issue
-celui qui mise toute sa fortune sur l’improbable hasard de la bonne combinaison .C’est le joueur proprement dit
-celui qui regarde toutes choses d’un œil amusé sans s’engager dans le sérieux de l’existence : le dilettante guetté par la lassitude et le dégoût. Quand, en effet, travailler n’est plus nécessaire, le jeu n’a plus le même goût. On se lasse du jeu quand le jeu ne s’oppose plus au travail.

Transition :
C’est pourquoi naît le désir d’un troisième état qui remplace le jeu par une activité supérieure. C’est l’art et la philosophie qui nous libèrent du jeu. Ils sont au jeu ce que le jeu est au travail. Mais veut-on encore accéder à un autre état ?
De même que l’homme, rivé au travail, par le besoin, peut désirer ne pas travailler, de même l’homme rivé au jeu par l’oisiveté peut désirer autre chose que le jeu et autre chose que le travail. C’est que le travail comme le jeu sont imposés à l’homme par la vie. Or, l’homme ne se sent vraiment homme et ne voit ses aspirations réalisées que s’il impose, lui-même, à la vie, ses propres buts.
L’art est une activité libre et désintéressée et l’artiste qui s’y consacre est un homme qui possède une énergie grâce à laquelle il crée des œuvres qui ne servent à rien d’utile socialement mais qui expriment puissamment son individualité originale et communiquent l‘émotion esthétique à ceux qui les approchent et savent les apprécier. La philosophie est également une activité libre et désintéressée. Le philosophe est un homme qui voit, avec lucidité, le tragique de l’existence et qui, cependant, accepte le monde tel qu’il est, prenant plaisir à exercer librement sa pensée.
L’art comme la philosophie sont des activités proprement humaines. Elles ont, avec le travail, ceci de commun : le sérieux, la patience, l’effort, la peine; mais elles ont, avec le jeu, ce côté libre et désintéressé qui stimulent les dispositions créatrices de l’esprit, procurant un plaisir profond et intense qu’on peut bien nommer avec Nietzsche, bonheur .
Ainsi, l’humanité se distribue :
- en hommes besogneux, à la lourde démarche, qui répètent inlassablement les gestes commandés par les besoins
- en hommes oisifs plus libres que les premiers mais encore insatisfaits de leur état, désirant et rêvant autre chose
- en philosophes et en artistes qui s’imposent à eux-mêmes une sévère discipline en vue de la réalisation d’œuvres au contenu spirituel : l’art et la philosophie.
L’art, qui embellit la vie, peut donner l’intuition heureuse d’une existence plus libre et plus belle.
Les penseurs présentent dans les œuvres philosophiques une Vérité souvent dangereuse mais conquise contre les banalités et la facilité de bavardage quotidien qui délivre les hommes des illusions et des mensonges que leur esprit engendre spontanément et par lesquels ils obscurcissent l’éclat du vrai.
Ce n’est ni dans le travail ni dans le jeu que les hommes réalisent leur aspiration à la liberté et au bonheur, c’est dans l’art et la philosophie.
NIETZSCHE use à la fin du texte de métaphores destinées à nous faire voir dans l’art et la philosophie un état supérieur d’élévation qui est le régime le plus achevé de l’existence humaine :
- « marcher » correspond à l’état le moins libre du corps : celui de son asservissement à la tyrannie du travail
- « danser» c’est l’état d’un corps qui s’est affranchi de cette tyrannie. Il correspond à l’état du jeu mais au-dessus de la danse existe un état aérien où le corps affranchi de la gravité terrestre plane dans un mouvement bienheureux et paisible.


Evaluation critique du texte
:
1) l’analyse de l’auteur ne nous permet-elle pas de mieux comprendre notre présent ?
Vivre c’est consommer et consommer c’est détruire les biens produits par le travail. Plus l’on consomme et plus le travail augmente. On peut donc s’interroger sur le sens d’une existence tout entière conditionnée par la publicité et l’achat des derniers produits du marché. Vivre pour travailler afin de consommer n’a guère de sens. Nous sommes donc amenés à nous interroger sur les valeurs que nos sociétés dites de consommation reconnaissent exclusivement : le travail, l’argent, le bien-être matériel. Ne sont-ils pas seulement des moyens en vue du bonheur et de la liberté ?

2) une objection : l’habitude du travail, écrit NIETZSCHE, naît de la renaissance continuelle du besoin. Or, il serait plus juste de dire que ce qui nous lie au travail, ce qui fait que le travail est un besoin nouveau en nous, c’est la tentation d’acquérir les produits du travail qui ne sont pas strictement nécessaires mais qui nous semblent tels. Car en transformant la nature, l’homme multiplie les richesses, en multipliant les richesses, l’homme acquiert de nouveaux besoins et se transforme en même temps. Le travail est donc facteur de progrès mais l’auteur ne peut pas, étant donné la perspective qu’il a choisie, le reconnaître.
3) discussion de la thèse de l’auteur
: ( cf :cours sur le travail )
NIETZSCHE dans ce texte, renouvelle, avec quelques variantes, la façon grecque de penser et de distinguer différents modes de vie. Pour les Grecs de l’époque classique, l’homme n’est homme que s’il s’affranchit de la sphère purement animale des besoins et de leurs satisfaction et se réalise dans des activités dignes d’un homme libre c’est-à-dire du citoyen. Les Grecs ont, en effet, distingué : le travail, l’œuvre, l’action, le loisir :
- le travail : c’est la tâche répétitive que pouvait faire aussi bien la machine, l’animal, que l’homme
- l’œuvre: c’est la production (poiesis) de quelque chose qui est extérieur à l’agent ( un objet,une œuvre) et qui est l’actualisation ou plutôt, l’acte qui achève ce qui n’était qu’en puissance.
- l’action : traduit le mot grec « praxis » désignant ce qui ne vaut pas par son résultat ; mais vaut en soi-même. La morale et la politique sont les domaines privilégiés de l’ « action »qui vise l’excellence des paroles et des actes.
- enfin le loisir (scholè = école) ou contemplation théorique, c’est-à-dire, l’activité désintéressée de connaissance.

Ce n’est que dans l’action et le loisir que l’homme est vraiment homme. Dans le domaine public, l’homme peut s’illustrer par la parole et les actes et obtenir le respect et les honneurs de ses pairs. Quant au loisir, il est la condition par laquelle l’homme peut s’élever vers la saisie de l’ordre qui règle la nature.
Dans une société où le développement technique est rudimentaire, où la force motrice c’est le muscle animal ou humain, si l’on croit que l’homme n’est libre qu’à condition de s’affranchir de l’entrave du travail, on justifie une institution inhumaine : l’esclavage, c’est-à-dire l’inégalité des hommes.Dans le texte, on peut s’interroger sur les conditions qui permettent de se mettre à l’écart de la nécessité de travailler. Si certains hommes sont oisifs c’est que d’autres ne le sont pas. Encore moins nombreux sont les artistes et les philosophes. Une humanité accomplie voudrait que tous les hommes soient des artistes ou des philosophes. Mais c’est sans doute un rêve. Par contre, que chacun trouve dans le travail les moyens d’exprimer ses goûts, ses compétences et sa personnalité, qu’il se sente à la fois libre , devrait être suffisant pour une vie réussie.

 

 


 

 

 


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