Le Travail

Publié le

INTRODUCTION :
Le travail est le moyen de se procurer les biens qui sont indispensables, de trouver sa place dans la société et de prouver, à ses yeux comme à ceux des autres, ce que l'on peut valoir . Toutes choses positives nécessaire à la réalisation d'une vie réussie . Mais on dit aussi du travail qu'il altère et dégrade la nature de l'homme, qu'il aliène l'homme, c'est à dire le rend étranger à lui-même. Point de vue négatif mais tout aussi défendable que le précédent . Quelle(s)sont donc les condition(s) pour se réaliser dans son travail ?
J'examinerai les questions suivantes :
1) quelle est la spécificité du travail humain ?
2) quel est le poids de la tradition dans notre appréciation du travail ?
3) en quoi le progrès technique est ambivalent ?
4) quelle est la part du travail dans notre participation au bonheur ?

 I) LA SPECIFICITE DU TRAVAIL HUMAIN

Dans la production humaine, l'homme transforme des objets extérieurs en organes de sa propre activité . Il introduit ainsi ,dans son travail, une médiation, celle de l'instrument ou de l'outil: objet fabriqué qu'il faut distinguer de ceux qui sont simplement préparés pour la consommation . Le travail peut donc se définir comme la transformation de la nature par l'intermédiaire d'outils, dans un sens utile à l'homme .
Si l'usage des organes peut être déterminé par l'instinct, en revanche l'utilisation d'outils doit être intellectuellement conçue et méditée . C'est pourquoi sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme, le travail doit être une activité consciente qui s'oppose à l'heureuse spontanéité des activités instinctives . La représentation mentale d'un but à atteindre (la cause finale) en déterminant l'organisation des procédés qui permettent de le réaliser, place la volonté dans un état de tension pénible . Le travailleur doit se concentrer sur ce qu'il fait et doit soumettre ses gestes à une méthode rigoureuse, en disciplinant son corps .
Envisagé subjectivement le travail est une activité monotone et répétitive commandée par le réveil incessant des besoins et leur multiplication au sein de la société .
Mais envisagé objectivement, à travers les générations qui se succèdent, le travail façonne la nature qui, peu à peu ,réfléchit l'intériorité humaine .
Nous pouvons résumer cette analyse dans les quatre thèses suivantes :
1) Le travail est une activité consciente. Marx écrit au livre 1 du Capital « Ce qui distingue l'abeille la plus experte du plus mauvais architecte c'est qu'il a d'abord conçu la cellule dans sa tête avant de la réaliser . « 
2) Parce qu'il est conscient, le travail exige toujours une somme pénible d'efforts..On peut aussi bien dire qu'on travaille pour consommer, qu'on consomme pour vivre et qu'on vit pour travailler .
3) Le travail est un processus de lutte avec la nature qui maintient le cycle naturel de la vie
4) Le travail est l'effort collectif des hommes pour humaniser la nature.

 II) L'HERITAGE DE LA TRADITION

 A) Le mépris grec du travail manuel
Les citoyens de la cité antique d' Athènes(VIéme et IVième siècles av JC) ont méprisé le travail . Tant qu'un homme travaille, il montre qu'il n'est pas parvenu à s'élever au-dessus de la sphère animale des besoins et de leur satisfaction . Vivre pour eux est une chose, bien-vivre en est une autre . La nécessité de travailler pour vivre est imposée à l'homme par la nature et cette nécessité fait qu'un homme qui travaille ne se distingue pas fondamentalement de l'animal .
Bien vivre, au contraire, c'est accomplir son humanité dans les activités spécifiquement humaines que sont l'activité politique, la compétition sportive, l'activité de pensée . Cette idée de l'accomplissement de l'humanité de l'homme s'effectuant dans certaines activités est développée dans la philosophie d'Aristote .
Aristote distingue trois concepts qui renvoient à trois activités humaines :
-La théoria : activité d'un homme qui s'élève par la pensée jusqu'à la contemplation de la vérité et qui connaît dans cette contemplation un bonheur divin
-La praxis : activité d'un homme libre qui s'illustre par sa parole dans les assemblés devant un public d'hommes libres qui sont ses égaux .et par ses actes de bravoure sur les champs de bataille à côté de ses concitoyens
-La poiésis : activité de fabrication qui n'a pas en elle-même sa fin comme la danse pour le danseur; mais qui a pour fin autre chose qu'elle-même : l'œuvre
Dans l'esprit d'Aristote, à ces trois activités correspondent trois types d'existence . Les deux premières sont des activités dignes d'une existence vraiment humaine parce qu'elles sont libres . La troisième, au contraire, est l'activité d'un homme soumis à la matière et au vouloir d'autrui qui lui impose sa commande . Sont donc frappés de mépris les agriculteurs, les ouvriers, les artisans et, chose surprenante pour nous, les artistes ! Un homme qui travaillait de ses mains, c'était un homme dont la liberté personnelle était entravée par la nécessité et qui pour cette raison, n'était pas digne de partager la considération de ceux qui s'en étaient libérés et qui accomplissaient leur existence dans les sphères de la contemplation philosophique,et de la pratique politique . Avec une telle mentalité, on comprend que les Grecs aient trouvé normale l'institution de l'esclavage .

 B) La métaphysique du travail 

 "C'est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain
Jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'ou tu as été pris
Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière . 
» LA BIBLE Livre I La Genèse

Ces paroles qui résonnent toujours dans nos esprits, nous donne de notre condition un autre éclairage que celui des Grecs . Si l'homme est le seul être vivant à connaître le travail c'est qu'il est un esprit déchu qui doit se résigner à supporter l'épreuve d'une existence temporelle besogneuse toujours déjà vaincue par la mort . L'homme est donc soumis au temps . Mais qu'est-ce qu'être soumis au temps ?
Etre soumis au temps, c'est être hors de soi. Je ne suis plus ce que j'ai été, je ne suis pas encore ce que je vais être. L'existant que je suis est sans-cesse tiré en avant de lui-même. Cette traction détruit chaque instant pour le remplacer par un autre et, ainsi de suite, jusqu'à la fin. Etre dans le temps, c'est, pour prendre une métaphore, comme monter un escalier dont chaque marche gravie, se dérobe dans le vide de telle sorte qu'il est impossible de retourner en arrière ou de s'arrêter sur une marche. Il faut continuer. Remarquons que nous ne vivons que dans le présent, puisque nous sommes, à chaque instant, sur la marche qui succède à celle que nous avons franchie et qui précède la suivante. A ce vertige de l'irréversible, nous opposons la mémoire du passé, puisque nous pouvons compter et enregistrer le nombre de marches gravies ou, du moins, sommes-nous conscients d'en avoir gravi un certain nombre. Le passé n'est donc pas tout à fait aboli puisque nous avons la possibilité de retenir dans notre présent, grâce à la mémoire, le souvenir des événements passés. D'autre part, gravir un escalier, c'est se représenter, à l'avance, la fin d'un effort. Il y a donc, en nous, une autre faculté qui anticipe ce qui n'est pas encore et qu'on appelle l'imagination. L'expérience du temps est toujours pour la conscience un présent qui retient et qui déborde ; et c'est pourquoi le temps, dont je ne peux ni arrêter ni inverser le cours, va pouvoir se révéler être alors la condition de réalisation de nos projets. Car par la pensée, je peux me projeter dans un temps qui n'est pas encore advenu, je peux anticiper l'avenir et mettre en œuvre dans le présent, les moyens de le réaliser, en tenant compte des expériences passées .
Donc, tout en étant soumis au temps, l'homme peut agir sur un monde qui, certes, n'obéit pas à sa volonté mais est modifié, peu à peu, par l'effort incessant du travail.
Entre ce qu'il est et ce qu'il veut être, entre ses projets et leurs réalisations, il doit intercaler l'action qui les fait passer progressivement, péniblement, douloureusement de l'esprit dans la matière.
L'effort douloureux de produire tous les gestes qui séparent l'œuvre commencée de l'œuvre achevée fait saisir deux choses :
1°) l'homme n'est pas un simple être vivant, n'ayant aucun recul à l'égard de la nature et étant uniquement préoccupé par la satisfaction immédiate de l'instinct ; car alors, il vivrait non pas dans le temps mais dans un présent qui s'éternise
2°) l'homme est un esprit incarné, qui ne peut pas être immédiatement tout ce qu'il peut être; mais doit se faire en faisant. .
Quand on travaille, on ne saisit que la peine qu'on endure et qui ne cesse que lorsque cesse le travail . Le travail, imposé à l'homme par la nécessité d'arracher à la nature les moyens de son existence, fait, ainsi, apparaître avec le plus d'évidence, l'accablement d'une condition qui doit « traverser le temps, minute après minute, seconde après seconde »pour citer la philosophe Simone Veil dans : La Condition ouvrière
Pourtant, si le travail épuise l'homme il est aussi ce qui l'élève, parce qu'il construit dans le temps ce que le temps s'acharne à défaire et réalise ce que le temps finira pourtant par détruire: son existence .
Si le travail est vécu comme une contrainte, il est, en même temps, l'instrument d'une lente maturation de soi révélant le sens même de la vie. En condamnant l'homme à la peine du travail, Dieu l'a aussi condamné à se faire lui-même . Le travail est, alors, dans un même temps la peine et son rachat . On peut comprendre alors que la perte du travail est une perte du sens de la vie. Mais, est-il vrai que tout travail soit le moyen de se réaliser?

 III) LE TRAVAIL ALIENE

A)
De la division sociale du travail à la division technique des tâches .
La répartition des activités et des tâches entre les individus au sein d'une même société est le fait humain fondamental .En recourrant à la division sociale du travail, les hommes ont produit plus et mieux ; ils ont échangé entre eux le produit de leur travail et sont entrés dans la voie du développement indéfini des richesses et des besoins .
On peut distinguer trois modes de production successifs dans l'histoire du travail en Occident :
1) Un mode de production artisanale : dans ce mode de production, caractéristique de l'antiquité et du moyen-âge,le travailleur est un artisan qui réalise avec ses outils une œuvre qu'il échange contre les produits dont il a besoin par l'intermédiaire de l'argent .
2) Un mode de production manufacturière : le travail est organisé en rassemblant dans un même atelier
-soit des artisans de métiers différents qui participent à la réalisation d'un même produit
-soit des ouvriers qui exécutent, chacun, une opération précise, répétitive, ne nécessitant aucune compétence ni aucune habileté particulière . Dans la manufacture, l'activité globale du travail de l'artisan est décomposée en une multitude d'opérations simples et mécaniques dont chacune est apprise et exécutée en quelques instants avec un degré plus grand d'habileté et de rapidité .
3) Un mode de production industrielle : le machinisme naît, quand succède à l'habileté manuelle, un maniement mécanique des instruments de transformation de la matière . Ce qui n'est possible que parce que les gestes humains ont été simplifiés par la décomposition et la fragmentation des opérations qui composaient l'activité complète de l'artisan .

 B) L'aliénation du travailleur
La division du travail a uni les hommes en les contraignant à travailler les uns pour les autres : chaque individu a besoin de tous les autres pour la satisfaction de ses besoins ; mais elle les a également séparés et divisés en instaurant la propriété privée, la concurrence, l'inégalité des richesses et des conditions sociales . La division technique des tâches a opposé le prolétaire au capitaliste En vendant sa force de travail au propriétaire des moyens de production (le bourgeois capitaliste), l'ouvrier s'est transformé en une marchandise acquise en échange d'un salaire; le salarié est devenu un maillon dans une chaîne de production qui le dépasse . Alors que, dans l'artisanat, l'homme s'affirme et se reconnaît dans ses œuvres, dans l'industrie, l'ouvrier s'abrutit dans des tâches répétitives qui sont, vécues comme la négation même de sa vie . En devenant étranger au produit de son travail dont il ne contribue que pour une part infime, le travailleur devient étranger à lui-même ; il est, selon Marx, aliéné à un système économique qui déshumanise les hommes. Un travail qui ne stimule ni le corps ni l'esprit, qui ne sollicite aucune initiative ni responsabilité et qui est commandé par les impératifs du rendement et de la productivité est un travail inhumain .

 CONCLUSION
A quelle condition, se demande Nietzsche, le travail peut-il rendre heureux ? .. A condition de dépasser l'opposition du travail socialement utile exercé en vue du gain et du jeu : activité inutile destinée à remplir le temps pour éviter le désoeuvrement . Si je concilie le plaisir à l'effort, dans une activité; alors, le temps passé à l'exercer intensifie la joie que j'éprouve à contempler dans des œuvres mon originalité . C'est le bonheur que goûtent les artistes et les philosophes .

(cf : le corrigé du texte de Nietzsche extrait de Humain, trop humain . )

 

 

 

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Amed 03/02/2018 12:01

C'était cool