La Culture

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QU’EST-CE QUE L’HOMME?

 

INTRODUCTION

L’homme est un être qui appartient à la nature et qui a une nature animale ; mais, contrairement aux autres animaux, il transforme la nature, en lui comme hors de lui, par le double processus de l’éducation et du travail. C’est, de ce double processus, qu’émerge un nouvel ordre : le monde humain de la culture.

Problématique : La question «  qu‘est-ce que l‘homme ? » appelle trois questions préalables :

Peut-on parler, à propos de l’homme, d’une nature spécifique qui serait la nature humaine ?

Par où passe la démarcation entre animalité et humanité ?

La culture est-elle une dénaturation de l’homme ou un perfectionnement ?

 

I) L’AMBIGUITE DE L’EXPRESSION « LA NATURE HUMAINE »

 

Précisons les différents sens que le mot « culture » peut revêtir dans la langue française.

La culture c’est d’abord l’agriculture, c’est à dire la mise en valeur de la Nature. C’est aussi et surtout la mise en valeur de l’esprit par l’éducation qui élève un être humain au-dessus de sa condition naturelle.

Son sens fondamental est : tout ce que l’homme ajoute à la nature en la transformant et qui fait l’objet d’une transmission à l’intérieur d’un groupe social donné, notamment par l’éducation.

De ce sens fondamental découle les trois sens suivants :

La Culture, c’est l’état de civilisation par opposition à l’état sauvage ou à la barbarie et plus précisément c’est l’ensemble des phénomènes sociaux communs à une grande société ou à un groupes de sociétés : religion, morale, art, science, technique. On parle ainsi de la civilisation chinoise ou de la civilisation gréco-romaine ou encore de la civilisation occidentale etc ...

Une culture, c’est l’ensemble des modes de vie et de pensée d’une société ou d’un groupe d’hommes.

La culture, c’est l‘ensemble des connaissances acquises (arts, sciences, lettres ) qui permettent de développer le goût, le jugement, le sens critique. L’homme cultivé c’est l’homme qui se distingue, par sa culture, d’un être qui, abandonné à sa condition naturelle, est inculte, illettré, ignorant.

Précisons aussi le sens du mot « nature » qui nous a servi de point de départ :

Le latin « natura » a donné notre mot français « nature ». Ce mot latin est forgé à partir du verbe nasci qui signifie « croître, naître, pousser ; faire croître, faire naître, faire pousser ». La première idée évoquée par ce mot c’est donc l’idée de vie c’est-à-dire ce qui produit, porte et maintient dans l’existence les choses et les êtres.

De ce sens fondamental dérive les deux sens principaux du mot nature :

La Nature désigne ce qui entoure l’homme sans être son oeuvre propre. Ce sont les plantes, les animaux, la terre et le soleil, le vent, la mer et la forêt.

La nature d’une chose, c‘est l‘être profond d‘une chose, par delà son apparence particulière, constitué par des caractères qui persistent au milieu des modifications accidentelles. Par ex : la nature d’une montre ou son « essence » est de donner l’heure ; mais, il est accidentel qu’elle soit ronde ou carré, en or ou en argent etc …( CF: repère essence et accident)

Quant à la nature humaine, il s’agit de l’ensemble des caractéristiques propres à tous les hommes sans exception. Ce concept de nature est synonyme du terme philosophique  d’essence (exemple : Socrate est un homme qui possède comme caractère essentiel la pensée réfléchie). Or, appliqué à l’homme, ce concept est loin d’être clair et ne fait pas l’unanimité chez les philosophes.

 

Dans une petite conférence qu’il intitule « l’existentialisme est un humanisme », SARTRE, considère que l’idée de nature humaine est désormais, impensable et lui préfère l’idée de condition humaine. Apparemment, on pourrait penser qu’il s’agit là d’une querelle de mots sans importance: SARTRE préférant remplacer une expression vieillie par une autre qui le serait moins. Mais, c’est plus important que cela et, en tout cas, il faut bien comprendre la différence entre ces deux expressions.

Au début de sa conférence, SARTRE analyse l’être d’un stylo: objet fabriqué après avoir été pensé pour la fonction qu’il remplit. Il fait suivre son analyse d’une formule qui restera célèbre «  l’homme (contrairement au stylo , mais il dit aussi, contrairement à un chou-fleur ou à une mousse) est le seul être dont l’existence précède l’essence ».

En fait, ce qu’il exprime dans cette formule, c’est une idée qui se trouve déjà chez ROUSSEAU qui a montré que, ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est sa capacité à changer son milieu naturel pour vivre dans un milieu entièrement construit par la suite des générations qui se transmettent les unes aux autres, un héritage social leur permettant de préserver ce monde commun et de le modifier avec le temps.

Du coup, l’idée que tous les hommes partageraient ou plutôt participeraient à une essence universelle qui les définirait comme des hommes, quels que soient le lieu et l’époque de leur naissance, devient problématique.

Premièrement, parce qu’une telle essence est elle-même une idée qui a une origine marquée par une culture. C’est bien l’Occident qui a pensé l’homme sur le modèle d’une humanité.

Deuxièmement parce qu’un homme n’est pas, comme un stylo, un exemplaire d’une essence qui serait préalable à son existence. Toute tentative de définir une nature humaine universelle, penserait l’homme sur le modèle d’une chose, alors que l’être de l’homme est radicale liberté ouverte sur des possibles. Par conséquent, nul ne peut déterminer à l’avance ce que l’homme peut être. Il vaut mieux parler de conditions, certes identiques, et de problèmes éternels ( tous les hommes parlent, tous les hommes travaillent, tous les hommes meurent .) mais, auxquels les différentes cultures qui font l’humanité, apportent des réponses différentes.

 

 

II) DE LA NATURE A LA CULTURE

 

A) L’inné et l’acquis.

L’homme n’est pas, par nature, humain, il le devient. L’enfant de l’homme, sauf accident, arrive toujours dans un milieu transformé par le travail de l’homme et pénétré de significations humaines. L’éduquer, c’est lui transmettre ce qui est nécessaire pour l’intégrer dans le monde où il va vivre.

On peut ainsi faire la distinction entre l’inné et l’acquis ou, entre ce que l’homme tient de la nature par hérédité et ce qu’il tient de l’homme par héritage; c’est-à-dire, les manières de penser, de vivre et de sentir propre à un groupe social particulier.

 

B) Comment l’homme est devenu humain.

1) L‘homme naturel et l‘homme civil :

Rousseau, dans le livre « Les fondements de l’inégalité parmi les hommes » oppose l’homme naturel à l’homme civil. L’homme naturel, selon Rousseau, n’est qu’un animal solitaire, sauvage et indépendant, vivant sans conscience de soi au rythme monotone de ses besoins et de leur satisfaction, stimulé à agir par la douleur du manque ou la crainte d’un danger.

L’homme de l’état civil, c’est l’homme transformé par l’ensemble des structures sociales mises en place au cours du temps par des hommes qui ont décidé de vivre ensemble.

2) La perfectibilité :

L’état originaire ou naturel de l’homme, nous dit Rousseau, aurait pu durer indéfiniment si des circonstances n’avaient conduit les hommes à se rapprocher et à édifier l’ordre de la culture.

Cette condition nécessaire du progrès des hommes n’est, toutefois, pas suffisante. Il faut aussi que soit inscrite en l’homme la possibilité de dépasser sa propre nature animale. Cette possibilité, ROUSSEAU la nomme perfectibilité ou capacité indéfinie de se perfectionner. C’est elle qui distingue radicalement l’homme de l’animal.

Dans l’état de nature, cette qualité reste endormie aussi longtemps que la nature n’évolue pas ou peu, mais elle se réveille lorsque des circonstances extérieures nouvelles obligent les individus à renoncer à leur état d’indépendance naturelle. Une fois éveillée, la perfectibilité rend possible le développement successif des capacités qui éloigne l’homme d’une façon définitive et irréversible de cet état originaire où il n’était qu’un animal. Les différences particulières entre les peuples est l’effet de cette faculté universelle. Autrement dit, une seule et même humanité se particularise en une pluralité de cultures.

 

 

« Le comportement typique, caractéristique de l’état civilisé, diffère essentiellement du comportement animal à l’état de nature. Quelque simple que soit sa culture, l’homme dispose d’un ensemble matériel d’instruments, d’armes, d’ustensiles domestiques ; il évolue dans un milieu social qui l’assiste et le contrôle à la fois ; il communique avec les autres à l’aide du langage et arrive à former des concepts d’un caractère rationnel, religieux ou magique. L’homme dispose ainsi d’un ensemble de biens matériels, il vit au sein d’une organisation sociale, communique à l’aide du langage et puise les mobiles de ses actions dans des systèmes de valeurs spirituelles. Ce sont là les quatre principaux groupes dans lesquels nous rangeons la totalité des conquêtes culturelles de l’homme. Nous ne connaissons donc la culture qu’à l’état de fait accompli, mais nous ne l’observons jamais, et c’est-ce dont il importe de se rendre compte avec toute la clarté possible, in statu nascendi (en train de naître) ».

 

MALINOWSKI : La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives

 

 

III) LA VALEUR DE LA CULTURE

 

A) « L’homme est un animal dépravé »

Rousseau appartient au siècle des « Lumières ». Les « Lumières » désignent le mouvement d’émancipation des peuples européens, éclairés par la Raison. Ce mouvement des Lumières rejette l’asservissement de la pensée aux préjugés, aux croyances, aux superstitions et l’asservissement des peuples aux autorités traditionnelles religieuses et politiques en engageant un combat contre toutes les formes d’obscurantisme qui empêche le progrès graduel de l’humanité vers le bonheur.

Cette idée optimiste des Lumières, Rousseau ne la partage pas. La civilisation européenne a engendré, au cours de son histoire, des inégalités si grandes entre les hommes (qui, par nature sont égaux), qu’ils ne connaissent plus que la misère, la haine et la violence : état de choses inconnu dans « l’état de nature ». En auscultant les malheurs de son temps, Rousseau semble avoir perdu tout espoir d’un futur meilleur pour l’humanité. Il aurait mieux valu pour elle, ne pas s’écarter de sa primitive condition.

 

Résumé

Le passage de la nature à la culture est rendu possible par la présence en l’homme d’une qualité : la perfectibilité. Ce trait spécifique de l’homme le définit comme un être ouvert au changement et en perpétuel devenir. Parce qu’il porte, en lui, la condition même par laquelle il dépasse sa propre nature animale, on peut dire que l’ordre établi par les hommes au cours de leur histoire, à la fois procède de la nature,mais finit par s’opposer à elle; en sorte que la place que l’homme occupe au sein de la nature fait de lui un être à part et le constitue en problème, parce qu’il sait qu’en dépit des progrès immenses accomplis, il s’est éloigné d’un état d’innocence et d’insouciance où la violence politique engendrée par les inégalités sociales, les guerres, les crimes, était inconnue dans l‘état de nature..

 

B) La culture : accomplissement de la nature.

L’animal agit instinctivement. L’instinct le dispense de l’effort de réflexion et de la responsabilité de choisir. En conséquence, il n’a pas à être éduqué pour apprendre comment se conserver dans l’existence. L ’animal atteint naturellement et sans effort le plein usage de ses facultés physiques qui entrent au service de l’instinct de reproduction. Désormais sa vie s’écoule dans les limites fixées par la nature à son espèce, sans connaître aucun progrès. « Il est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans ». Rousseau,  Discours sur l’Inégalité.

Selon KANT, la présence de la raison en l’homme et de la liberté qui se fonde sur elle, indiquent que l’homme n’est pas un simple animal et qu’il a une autre destination qu’une destination naturelle. Quelle est cette destination?

Comparé aux autres animaux, l’homme semble démuni. Il n’a pas de fourrure, pas de sabots, pas de crocs. Cependant, il a des mains et s’en sert intelligemment. Vue sa constitution physique, la première chose qu’il fait, c’est de réaliser des outils lui permettant de transformer les conditions naturelles pour les adapter à ses propres fins; produisant d’abord ses moyens d’existence, fabriquant vêtements et habitations pour se protéger des agressions climatiques , inventant des armes pour se protéger des animaux et de ses ennemis. Une fois à l’abri de la pénurie et du danger, il tache de rendre sa vie agréable en l’embellissant. Dans les moments de loisirs, il peut s’efforcer d’acquérir des connaissances qui étendent sa compréhension du monde et de lui-même.

 

C) La valeur du travail.

C’est donc par le travail que l’homme change, qu’il se produit lui-même, et chaque nouvelle génération d’hommes dans chaque société, recueillant par l’éducation, le savoir déjà acquis, le développe à son tour. L’homme est donc un animal qui a une histoire et qui progresse. Les oeuvres qu’il ajoute à la nature par son travail sont ses oeuvres propres : techniques, sciences, arts, droit, morale.

En dotant l’homme de la raison et de la liberté, la nature n’a pas eu en vue pour l’homme, la vie simple et paisible de l’animal. Elle l’a au contraire, jeté dans l’effort et dans la peine pour lui permettre de s’émanciper de sa tutelle, et ne devoir qu’à lui-même tout ce qu’il pourrait désormais faire. La tâche de l’homme est donc claire : se rendre autonome en se donnant à lui-même les règles de sa conduite.

Bien loin donc que la culture s’oppose à la nature, elle semble au contraire, avoir été prévue par la nature elle-même. C’est, en effet, dans cet état que les dispositions que la nature a mises dans l’humanité peuvent être développées. Idée étrange mais à retenir : le devenir des hommes semble orienté dans une direction déterminée depuis la grossièreté du commencement jusqu’à l’état de perfection qui semble être la fin de la nature pour l’homme et qui est cependant l’oeuvre de l’homme.

 

CONCLUSION

Réponse la première question

Dans Race et Histoire, LEVI-STRAUSS, fait remarquer que rien n’est plus répandue chez les hommes que l’attitude de rejet devant ce qui leur est étranger. Le repli identitaire et l’exclusion, hors de l’humanité, de l’homme autre est un danger pour l’humanité qui croit bonne pour elle de se fermer à la richesse des échanges interculturels. On aurait aimé que la pensée de Confucius fût partagée du plus grand nombre: « la nature des hommes est identique, c’est leurs coutumes qui les séparent. » ou celle du Sophiste Antiphon qui, à peu près à la même époque que Confucius, mais en Grèce, a écrit « le fait est que, par nature, nous sommes tous et en tout, de naissance identiques, Grecs et Barbares…Aucun de nous n’a été distingué à l’origine comme Barbare ou comme Grec: tous nous respirons l’air par la bouche et par les narines. » Fragment 44a B.

L’humanité est une par nature; mais plusieurs par convention. Le concept de « nature humaine » a l’avantage de reconnaître une seule et même humanité derrière la diversité culturelle; pourtant, c’est un concept ambigu parce que relatif à une culture qui a imposé ses valeurs et ses modèles aux autres cultures. Une fois donc critiqué et déconstruit le concept de « nature humaine » on ne trouve plus qu’une seule position défendable: le relativisme qui affirme la diversité culturelle et l’égale valeur de toutes les cultures. Est-il satisfaisant d’en rester là et de s’abstenir de juger des manières de vivre et de penser qui ne sont pas les nôtres ?

 Réponse à la deuxième question

La nature produit l’homme dans son être biologique, elle ne le produit pas en tant qu’être humain. L’humanité est oeuvre de l’homme et non de la nature.On a longtemps vécu dans la croyance que l’homme avait une nature spécifique: animal par son corps, mais homme par son âme. La science qui refuse toute spéculation sur le principe immatériel de l’âme établit deux idées vérifiables :

1) les aptitudes exceptionnelles de l’homme sont le produit de l’évolution naturelle des espèces.

2) l’individu ne devient humain que s’il est formé par une culture.

L’homme est donc parent de l’animal mais la vie humaine s’est séparée de la vie animale sur trois plans : le travail, le langage et la pensée,l’organisation sociale.

Dans le cadre d’une culture, le besoin naturel de se nourrir s’est métamorphosé en goûts culinaires et en convivialité. Le besoin de se vêtir s’est transformé en mode vestimentaire. Le besoin sexuel s’est changé en désir amoureux etc…Aussi, selon MERLEAU-PONTY « Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme ». Nous sommes à la fois et de part en part des êtres de nature et des êtres de culture.

 

Réponse à la troisième question

Pour ROUSSEAU, l’état civilisé de l’homme est préférable à son état naturel sauvage. Mais la civilisation a engendré au cours de son histoire, des inégalités entre les hommes, sources de désordres indescriptibles dans leurs relations, inconnus dans l’état de nature. Si bien qu’il devient impossible d’espérer d’elle un avenir meilleur.

Pour KANT (cf texte « Idée d’une Histoire Universelle d’un point de vue cosmopolitique »), Dieu a déposé dans l’une de ses créatures de bonnes dispositions mais il n’a pas voulu, comme pour les animaux, que leur développement fut l’oeuvre de la seule nature (« par l’instinct, par une connaissance innée… »). La constitution physique de l’homme: sa station droite, la spécialisation de la main dans les fonctions de préhension et de manipulation, sa nudité, l’absence de tout instinct (c’est-à-dire de toute préformation innée et spécifique de son comportement) l’a jeté dans la nécessité du travail, de l’effort et de la peine pour édifier un ordre culturel qui lui donne le cadre où peuvent se développer ses dispositions.

Si bien que, tout ce qu’il réalise à travers l’histoire, en bien comme en mal, est son oeuvre propre. Il faut croire qu’un jour viendra où l’homme sera la plus belle oeuvre de l’univers (à la condition toutefois qu’il s’efforce de se rendre digne du bonheur; car, selon KANT, l’homme n’est vraiment heureux que s’il le mérite, et il ne le mérite que s’il se conduit bien, droitement, raisonnablement).

La culture qui est le milieu où l’homme est socialisé, a pour finalité la vie conforme aux valeurs morales,et, plus particulièrement, le triomphe du DROIT et de la JUSTICE. Voilà l’espérance de KANT. 

 

 

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