L'Art

Publié le

A QUOI BON DES OEUVRES D' ART ?

INTRODUCTION : 

Le mot « art »vient du latin « ars-artis » qui signifie :

1- l’habileté ou le talent à produire quelque chose.

2- l’ensemble des procédés permettant d’obtenir un résultat.

Par conséquent, l’art désigne le domaine de la production humaine en opposition aux effets produits par la nature. Dans le domaine de la production, le Moyen Age introduit une distinction entre les activités manuelles jugées serviles et les activités intellectuelles jugées nobles. Les premières appartiennent au domaine des « arts mécaniques » qui produisent des oeuvres matérielles, les secondes à celui des « arts libéraux » qui sont exercés par des hommes de condition libre et qui développent les facultés de l' esprit.

-Agriculture, confection de vêtements, sculpture, peinture appartiennent aux arts mécaniques

-Arithmétique, architecture, astronomie, géométrie, musique, grammaire et rhétorique appartiennent aux art libéraux.

Au 18ème siècle, dans la langue française, apparaît le mot « technique » dérivé d’un mot grec dont la racine a le sens de "fabrication réglée". Il désigne d’abord tous les procédés de fabrication propre à un savoir-faire et semble faire double emploi avec le mot « art »; mais peu à peu, il en vient surtout à désigner tous les procédés rationnels de production appliquant un savoir scientifique.

On peut ainsi mieux distinguer l'ouvrage né du savoir-faire de l'artisan et le produit industriel né de l'application mécanique des techniques conçues par l'ingénieur pour augmenter la productivité et le rendement de l'entreprise et mieux voir aussi en quoi les oeuvres d'art s’opposent aux ouvrages artisanaux comme aux produits de l'industrie en ce qu'elles mobilisent les efforts les plus laborieux et la plus grande maîtrise technique pour créer des oeuvres qui, paradoxalement, n'ont pas de fins utilitaires immédiates. On les range dans l’un ou l'autre des sept « beaux-arts » que sont : l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la danse, la poésie et, le plus récent, le cinéma.

Nées de l'activité créatrice d'un génie, elles expriment la pensée et la sensibilité de l'artiste et à travers lui, celles d'une époque et font l'objet d'un jugement esthétique qui en apprécie la beauté et qu'on nomme jugement de goût.

Cependant, il faut noter une idée importante qui nous introduit au cœur des problèmes de l’esthétique qui est la réflexion philosophique sur l’art et le beau. Certains artistes au XX ieme siècle, ont contesté toute définition assignant à l’art l’expression du beau. Du coup, on peut se demander :

1) d'après quels critères on peut distinguer les œuvres d’art de toute autre production humaine et quelle place elles ont dans la culture? (HANNAH ARENDT, La crise de la Culture.)

2) quelle est l'origine de l'oeuvre d'art ? (HEGEL, Cours d’Esthétique .)

3) ce qu'a de particulier le jugement d'après lequel nous jugeons beau un produit de l'art ou une chose naturelle ? ( KANT, Critique de la faculté de Juger )

4) Enfin quel est le lien de l'art et de la réalité? ( PLATON, République livre X et BERGSON, La Pensée et le Mouvant)

   

I) QUELLE PLACE LES OEUVRES D'ART ONT-ELLES DANS LA CULTURE ? (cf texte d’Hannah Arendt )

Dans ce que font les hommes, on peut distinguer d'abord :

- les objets d’usage qui ont une durée de vie  « ordinaire » par ex : un stylo ou un ordinateur et les œuvres d’art qui ont une immortalité potentielle (par ex : Le Penseur, la tour Eiffel etc…)

-on peut distinguer ensuite : les produits éphémères de la consommation qui sont détruits par l'organisme (par ex : le pain) et les produits de l’action qui sont « transitoires » (par ex : un mot, une parole, un acte etc). Les objets d'usage sont des objets utiles qui subissent une usure plus ou moins rapide selon le besoin qu'on en a. Les produits de consommation entretiennent le métabolisme de la vie. Ils sont constamment produits, détruits et reproduits par le travail et la consommation. Les produits de l’action sont les produits les moins durables de l’activité humaine parce qu’ils disparaissent au fur et à mesure qu’ils apparaissent. Les actes et les paroles des hommes ne peuvent être sauvés de l’oubli que par la mémoire narrative ou par l'invention d'un moyen de les inscrire sur un support matériel reproductible. La catégorie de l’action renvoie à une dimension fondamentale de la condition humaine : celle de l’historicité. Chaque génération d’hommes dans une société ne peut se repérer dans son présent qu' en fonction d'un héritage passé qu'elle assume seulement si elle parvient à en prendre une connaissance suffisante.

Ce qui est caractéristique des oeuvres d'art par rapport aux produits de l’action comme aux produits du travail et de la technique, c'est leur durée de vie  «  quasi- immortelle » dans le monde visible qui font qu'elles appartiennent plus au monde qu'aux hommes : on admire des œuvres qui ont survécu aux civilisations qui les ont créées comme les temples grecs ou les pyramides égyptiennes. D’autre part, on ne peut que souligner leur paradoxale présence dans les sociétés; car elles mobilisent les efforts les plus laborieux et exigent la plus grande maîtrise technique et n'ont pourtant aucune utilité pour la conservation de la vie individuelle ou collective. Elles ne sont pas plus faites pour être consommées que pour être utilisées comme moyen efficace pour atteindre un but désiré; et n'ont, par conséquent " aucune fonction dans le processus vital de la société".

A propos des œuvres d’art ARENDT écrit  « qu’elles ne sont pas fabriqués pour les hommes mais pour le monde… » Ce qui signifie qu’elles ne sont pas faites pour la satisfaction des besoins humains mais qu'elles sont destinées à survivre aux générations qui se succèdent en étant la patrie immortelle d'êtres mortels Comment rendre compte de leurs créations ? Quelle est la part qui revient au génie de l’artiste et quelle est la part qui revient à son travail?

 

II ) QUELLE EST L'ORIGINE DE L'OEUVRE D'ART? ( HEGEL, Cours d'esthétique)

  On dit qu’un artiste est un être « inspiré » et que c’est de cette inspiration que ses œuvres procèdent. Etre inspiré, c’est être guidé par une force mystérieuse dont l’artiste n’aurait pas la maîtrise mais qui s’exprimerait à travers lui. Autrement dit, sans l’inspiration, et quel que soit l’effort consenti de l’artiste pour créer, rien d’original n’en sortirait. L’artiste est donc un être doué d’une disposition innée à produire des œuvres uniques et originales ; disposition qu’on nomme « génie ». C'est ce qui fait écrire à Kant " les Beaux-arts doivent nécessairement être considérés comme des arts du génie.... (à quoi il ajoute la précision suivante).On voit par là que le génie est le talent, qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée; il ne s'agit pas d'une aptitude à ce qui peut-être appris d'après une règle quelconque "( KANT: Critique de la faculté de juger.§46). Kant met ainsi en pleine lumière la paradoxale origine de l'oeuvre d'art : c'est une production humaine dont on ne peut fournir la règle d'après laquelle elle a été réalisée. Donc, selon Kant encore, "puisque sans une règle qui le précède un produit ne peut jamais être dit un produit de l'art, il faut que la nature donne la règle à l'art dans le sujet (et cela par la concorde des facultés de celui-ci). Voilà donc posé le problème de l'origine de l'oeuvre d'art et du travail de l'artiste.

Mais, selon HEGEL, pour analyser correctement l’activité artistique, il convient de montrer que le  génie  sans le travail ne fait rien.

Il y a donc quelque chose de vrai dans l’opinion selon laquelle l’art est l’activité du génie ; mais, si l’on ne précise pas la part qui revient au travail chez l’artiste, cette opinion devient partielle et fausse. Le génie, selon HEGEL « comporte un moment naturel ». Ce qui signifie que certains hommes possèdent incontestablement un don de naissance ou sont investis d‘une force de création qui les dépasse; mais, pour être un artiste, il ne suffit pas d’être doué ou inspiré; il faut pouvoir mettre ce don ou cette inspiration au service d‘une intention réfléchie. Par conséquent, l‘art n'est pas l‘expression aveugle et spontanée d‘un élan ou d‘une force créateurs mais, l‘expression, maîtrisée par la pensée, de cet élan ou de cette force dans une production. Ainsi, il y a chez l’artiste, obligation de reprendre dans l’élément de la réflexion consciente, cette disposition naturelle pour se l‘approprier et en faire son but « ce moment n’en demande pas moins à être formé et éduqué par la pensée ». D’autre part, cette force créatrice se réalise, à chaque fois, dans une œuvre singulière. Ce qui implique qu’il sache réfléchir à la façon dont cette force va trouver le moyen le plus approprié de se réaliser « de même qu’il nécessite une réflexion sur le mode de sa production »et s‘exerce à vaincre par un long travail, la résistance que la matière choisie ( le bloc de marbre, les pâtes de couleur sur la toile) oppose à son effort de création. Il y a, donc, obligation, pour lui, d’acquérir et de maîtriser les règles techniques de son art, en s’exerçant à copier inlassablement les œuvres des artistes passés et présents. « ainsi qu’un savoir-faire exercé et assuré dans l’exécution ».

L’inspiration de l’artiste, à elle seule, ne parviendrait pas « sans la réflexion, l’application, et une pratique assidue » à vaincre l’obstacle que la matière oppose à l’inscription en elle de l’idée ou de l’intention artistique.

Pour réaliser une œuvre d’art, avoir un don et de l’imagination ne suffisent donc pas ; car, chaque art pose à l’artiste un problème technique : celui d’extérioriser dans une matière, un contenu spirituel, même si cette matière est, par sa nature, de moins en moins solide et résistante et de plus en plus immatérielle, comme c’est le cas pour la poésie qui travaille les sonorités et le rythme du langage, pour la musique qui met en rapport d'harmonie des sons et pour la peinture qui dispose des touches de couleur sur une surface plane. « dès lors que l’œuvre d’art a un côté purement technique qui confine à l’artisanal, surtout en architecture et en sculpture, un peu moins en peinture et en musique et dans une faible mesure encore en poésie ».

Chaque grande œuvre est donc une victoire sur la résistance qu’un matériau oppose à l’intention de l’artiste. Ce qui veut dire qu’un artiste doit connaître les qualités de la matière qu’il utilise et posséder la maîtrise technique des outils et des instruments de son art par laquelle il apprend à la travailler s‘il veut inscrire durablement dans la réalité, une idée originale.

Selon HEGEL, ce qui fait de l’homme un artiste, c’est l’œuvre qu’il a su exécuter grâce à un savoir-faire (acquis après bien des années de formation et d’apprentissage) mis au service de son imagination.

Cet aspect laborieux, routinier, monotone du travail de l’artiste est souvent méconnu ; l’œuvre achevée ayant effacé les conditions de sa réalisation ; il permet pourtant de se défaire de deux opinions superficielles sur l’art qui n’est pas :

1°)-une simple affaire de don inné,

2°)- ni de brusque illumination par laquelle l’artiste concevrait l’idée de son œuvre.

On méconnaît généralement le travail considérable qu’une œuvre a demandé à son créateur. Sans doute parce que l’œuvre ne laisse plus apparaître ce travail. Pourtant, avant qu’un artiste ait pu trouver son style par lequel il exprime sa vision du réel, il a fallu :

1°) qu’il forme son goût en assimilant tout l’héritage de l’histoire de l’art dont il est l’expert.

2°) qu’il maîtrise une technique en s’exerçant à copier les grandes œuvres de ses prédécesseurs comme de ses contemporains.

3°) qu’il étudie le monde, la société, les hommes de son temps pour enrichir ses œuvres. Par exemple Jean-Baptiste Poquelin pour être Molière s’est mis à l’école des comédiens grecs et romains comme à l’école des conteurs de fabliaux du Moyen Age. Il a emprunté au théâtre italien des personnages et il a bien observé les mœurs des Français du XVII ième siècle : valets, bourgeois, curés, médecins, nobles, etc. Molière a créé des personnages fictifs qui ont pourtant le pouvoir de nous faire voir dans un homme de chair et d’os l’hypocrite Tartuffe, le misanthrope Alceste, le séducteur Don Juan, le charlatan médecin, etc.

Une œuvre d’art n’est toutefois pas seulement un ouvrage exécuté par un maître ; elle est aussi porteuse de signification ; elle a un contenu  qui s'adresse à notre esprit tout en s'éprouvant dans une émotion.

Seul l'artiste génial sait réaliser dans son œuvre, cette unité étonnante du sens et du sensible, de l’esprit et de la matière, mais alors il faut reconnaître qu'on ne peut pas véritablement comprendre comment il est parvenu à un tel accord.

L'analyse du "jugement de goût" peut-il nous apprendre quelque chose sur cette émotion si particulière que nous ressentons devant une oeuvre d'art ou une chose naturelle? ( paysages, fleurs, animaux ....)

 

III) LA DIMENSION UNIVERSELLE DU JUGEMENT DE GOUT ( KANT, Critique de la faculté de juger)

Kant a remarqué que le jugement de goût « c’est beau », a quelque chose d’universel et de nécessaire. En effet, ce jugement prétend valoir non pas seulement pour nous mais pour tous comme si la beauté était une propriété objective que nous devrions tous reconnaître.

On doit donc distinguer le jugement  « relatif à l’agréable » du jugement de goût « relatif au beau ». Le premier ne peut pas être étendu au-delà de celui qui l’éprouve et reste subjectif même si d'autres sujets peuvent l’éprouver et constater entre eux, un accord contingent ( non nécessaire) sur ce qui leur procure du plaisir. En revanche, dans le jugement de goût, bien qu’il y ait rarement un accord sur ce qu’on juge beau ou laid, on estime possible une participation et une communication des sujets à une même expérience. C'est pourquoi, selon Kant on doit savoir distinguer le plaisir sensuel qui nous enferme dans l’intimité et le repli sur soi et le plaisir esthétique qui, au contraire, appelle l‘adhésion d‘autrui et la communication des consciences. Comment expliquer cette prétention exorbitante du jugement esthétique?

Premièrement,on ne doit pas appeler beau ce qui plait au sens, parce que le plaisir des sens, lié à la constitution personnelle de chacun, ne vaut que pour lui et ne peut présenter ces deux caractères d‘universalité et de nécessité qu'on constate dans le jugement esthétique. La saveur d’un plat, l’odeur d’un parfum, une couleur sont l’objet d’appréciations variables selon les individus et pour ce qui est agréable écrit Kant, le principe :"à chacun son goût" est un principe valable. Par contre, le jugement de goût prétend, lui, à valoir universellement, tout en étant énoncé à l’occasion d’un plaisir particulier. Quelle peut bien être la nature de ce plaisir pour pouvoir être présupposé ressenti par autrui?

Quand je dis « cette fleur est belle», je le dis à partir du plaisir causé en moi par la réflexion dans l’imagination de la forme de la fleur qui éveille en moi des pensées rêveuses. Cela veut dire que le plaisir, ici, n’est pas sensuel parce qu'il est indifférent à l'intérêt que son existence peut avoir pour moi. KANT dit qu'il est désintéressé et pur, parce qu' il laisse l’objet être ce qu’il est, indépendamment de l’intérêt que son existence peut représenter pour moi; et c’est, parce qu’il possède ces caractères que mon jugement peut prétendre à la même universalité qu’un jugement logique de connaissance. Il est pourtant impossible de fournir à ce jugement une démonstration ayant la force d’une vérité scientifique qui s‘imposerait à tout esprit. La beauté de la fleur ne dépend absolument pas du concept d’après lequel je comprends la destination ou la fonction de la fleur. Cela veut dire, qu’à l’inverse des jugements scientifiques qui ont pour objet ce qu’il y a de général dans la chose considérée, les jugements de goût portent toujours sur des objets rigoureusement individualisés : c’est cette sculpture que je regarde ; c’est cette fleur que j’admire. La beauté de la fleur ou de la statue proviennent de l'agencement de leur forme dont nous nous délectons , sans que nous puissions justifier ce plaisir par des concepts.

On a ainsi un deuxième paradoxe après celui de l'origine de l'oeuvre d'art; c'est celui d’un jugement de goût qui est, à la fois, personnel et universel.

L’analyse de KANT permet de comprendre que le beau est l’occasion d’un échange entre des sensibilités différentes et qu’à propos de la beauté, on ne cesse pas de discuter; contrairement à ce faux proverbe qui affirme que « des goûts et des couleurs, on ne discute pas. »

Ainsi, la contemplation esthétique arrache le sujet à l’ordre de ces désirs purement individuels et quand il juge du beau c’est comme si l’humanité tout entière jugeait avec lui. Le beau est donc, selon Kant, « ce qui est représenté sans concept comme l’objet d’une satisfaction universelle».

 

 

IV) L'ART ET LA REALITE

A) La condamnation platonicienne de l'art

Devant certains aspects de la nature ou certaines de ses productions, l’homme peut ressentir une émotion agréable, un plaisir. Ce plaisir est déterminé par le bon accord des formes et des couleurs, la combinaison harmonieuse de divers éléments au sein de la nature : un animal, une fleur, un paysage. C’est de ce plaisir engendré par la beauté de la nature qu’est née la conception de l’art comme une activité destinée à imiter les apparences qui charment l’homme. Nous estimerions qu’une œuvre d’art est belle quand elle serait la copie conforme d’un modèle pris dans la nature. C’est le philosophe Platon qui a pleinement théorisé cette conception de l’art comme expression imitative d’un modèle pris dans le monde où vit l’homme. Selon lui, le but des arts imitatifs (peinture et poésie) c’est de représenter l’apparence des choses et non leur réalité. Cette représentation parce qu’elle donne l’illusion de la réalité s’éloigne de la vérité pour ne s’attacher qu’à la fausseté que constitue l’apparence, qui n’est au mieux qu’un aspect de la réalité. Comme toute la philosophie de Platon consiste à nous apprendre que notre monde est la copie imparfaite d’un modèle qu’il nomme le monde intelligible des Idées ou des Formes vers lequel il faut s'élever, l’artiste qui prend pour modèles non pas les Idées mais les apparences que sont les phénomènes de notre monde, nous propose une apparence de l’apparence, une copie d’une copie qui nous éloigne davantage de la vérité.

Dans cette optique, l’artiste ne peut être qu’un illusionniste et l’art une illusion.

 

B) L'art : dévoilement de la vérité

L'art selon BERGSON, élargit la perception que nous avons des choses et de nous-mêmes que les nécessités de la vie nous ont contraint de rétrécir. Ce que l’artiste nous invite à partager, à travers son œuvre, c'est non pas un monde purement irréel né de sa fantaisie, mais un aspect ignoré de la réalité que son regard a su capter; c'est la communication de cette vision originale qu’il se fait de la réalité qui est son véritable but et non pas de faire une imitation des apparences de la nature. L’artiste représente son sujet de telle sorte que celui-ci soit perçu précisément comme une représentation qui puisse montrer la vision déterminée qu’il s’en fait. Son œuvre n’aurait guère d’intérêt si elle n’était que la copie fidèle ou la plus exacte possible d'un modèle choisi par l'artiste, sans qu'elle nous révèle sur la nature ou sur nous-mêmes une vérité que nous n’apercevions pas et qui change radicalement, notre façon ordinaire de percevoir le monde.

Car, selon BERGSON, si la perception ordinaire est aveugle à ce que sont les choses en elles-mêmes c'est parce qu'il s'agit de tirer parti de ce que l'on perçoit pour satisfaire aux impératifs des besoins et des actions. C'est donc la société qui exige de ses membres qu'ils soient efficaces dans les tâches qu'ils sont amenés à effectuer dans l'intérêt commun et, pour être efficace, il faut être adapté aux choses sur lesquelles on agit mais aussi aux autres avec qui on agit. Cette perception sociale utilitaire, intéressée, pratique rétrécit et appauvrit le réel aussi bien en nous qu' hors de nous. Or, il se trouve des hommes dont la perception ne semble plus subordonnée à l'action comme si la nature avait oublié de connecter leur sens à la réalité. Plus distraits, moins préoccupés par le "côté positif" des choses ils perçoivent pour percevoir. BERGSON écrit encore dans "le Rire"«  L’artiste voit mieux que le commun des mortels »et son œuvre est destinée à révéler ce qu’il a perçu en vertu de sa vision directe, singulière et inhabituelle du réel tandis que l'homme ordinaire voit moins l’objet en lui-même que le signe conventionnel qui le représente et qui en efface la réalité concrète. Entre lui et les choses, il y a un voile d’artifices et de conventions qui le rend aveugle à ce que sont vraiment les choses . L’artiste, parce qu’il est moins un technicien du « beau » qu’un démystificateur qui cherche à secouer les habitudes et les routines par lesquelles nous appauvrissons la réalité, s’apparente davantage au philosophe qui, lui aussi, découvre, en marge des chemins tracés par les habitudes sociales, des vérités nouvelles. Ce qui ressort de ce texte de BERGSON, c’est que l’artiste révèle aux autres ce qui, sans lui, serait resté à jamais recouvert et ignoré. C’est en cela que ses oeuvres méritent pleinement notre attention.

 

CONCLUSION :

Nous pouvons retenir de ce cours plusieurs idées essentielles :

1°)Dans l’univers de la culture, par leur long séjour au milieu des hommes qui naissent et meurent, les œuvres d’art constituent un monde de stabilité grâce auquel, ils se sentent chez eux, sur la terre.

2°) Les œuvres d’art sont le résultat d’une activité de création qui est l’expression d’un besoin fondamental de l’homme, celui d’inscrire dans les choses sa conscience. L’homme ne trouve de satisfaction vraie que s'il peut contempler, dans des oeuvres extérieures, sa propre réalité spirituelle.

3°)Les oeuvres d'art font l'objet d'un jugement paradoxal qui est révélateur de l'existence d'un sens commun qui permet de communier dans une même expérience : celle de la beauté .

4°) les oeuvres d'art sont une invitation à mieux voir le monde en libérant la perception des contraintes des besoins et de l'action. Loin de nous éloigner de la réalité (cf PLATON) il nous met en contact immédiat avec elle.

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article