La Morale du devoir

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INTRODUCTION : L’idée directrice de Kant : Kant n’est pas, comme Épicure, un maître de vie. Il ne propose pas exactement une morale mais cherche à dégager les principes qui fondent la conduite de l’homme moral. Seule la question suivante le préoccupe : « A quelle condition un acte est-il moralement bon ? »

I ) La distinction de la forme et de la matière

Soit deux commerçants qui établissent un prix fixe à leurs marchandises, quelle que soit la clientèle, de telle sorte qu’un enfant naïf, un simple d’esprit et un homme quelconque soient identiquement traités. Ils sont, tous deux, des commerçants honnêtes mais le premier ne l’est que pour fidéliser la clientèle, par une bonne réputation ; tandis que le second, continue d’être honnête alors que ses affaires vont mal. On voit alors que des actes, identiques dans leur contenu ou matière, ( le respect de prix fixes établis) diffèrent par leur forme. Qu’est-ce que la forme d’un acte? C’est la maxime (la règle subjective) d’après laquelle la volonté de l’agent s’est réglée, c’est-à-dire l’intention qui a déterminé un acte. Et c’est cette forme qui en fait toute la valeur morale . Il faut donc distinguer les actes conformes au devoir (qui sont convenables dans leur matière), des actes faits par devoir( qui supposent une bonne intention.)

Cette distinction entraîne deux conséquences :

1°) d’une part, il faut être prudent lorsque l’on porte un jugement moral sur autrui. En effet, comme je ne peux pénétrer dans la conscience d’autrui, je ne peux jamais connaître le principe interne ou la motivation de ses actes mais seulement la conformité ou la non-conformité de ses actes à la règle morale ; ainsi, leur valeur morale m’échappe.

D’autre part, il ne m'est pas plus facile de connaître le principe qui m’a dicté tel ou tel acte. La prudence est également de mise lorsque il s’agit de porter un jugement moral sur soi-même. Par exemple, l’acte généreux de l’aumône peut être le plus égoïste qui soit ; car, je peux donner l’aumône pour montrer aux autres que je suis généreux étant donné la bonne impression que je puis, par là, leur faire. Un passage des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos fait clairement comprendre cela.

Le libertin Valmont, pour attirer sur lui l’attention de la belle et très pieuse marquise de Tourvel, distribue largement ses largesses aux pauvres de la paroisse. C’est donc uniquement dans un but intéressé et égoïste qu’il fait le généreux.

2°) il y a un décalage entre le point de vue moral et celui de la société. Ce que veut la société, c’est une certaine hygiène dans la conduite extérieure des hommes ; ce n’est pas aux intentions qu’elle prend intérêt mais aux actes ; elle n’empêche pas qu’on haïsse quelqu’un mais qu’on le tue ; elle n’empêche pas qu’on désire ce qui est interdit mais qu’on passe à l’acte.

 

II) Quelles motivations font qu’un acte a ou n’a pas de valeur morale?

Quand j’ai soif et que je bois, l’acte de boire n’est pas mauvais mais il n’est pas méritoire ou moralement bon. De même, quand je recherche mon épanouissement personnel sans gêner autrui ou encore, lorsque j’agis dans l’espoir d’être récompensé dans une autre vie ou pour être en paix avec ma conscience. Tous ces actes, motivés par de tels principes, ne sont pas méritoires parce que la volonté poursuit, en eux, une fin subjective : la satisfaction de ma nature sensible. Dans tous ces cas, je suis dépendant de principes que la nature m’impose et ma volonté y est hétéronome ( dont la loi (nomos )est étrangère (hetero).)

Pour qu’un acte soit moralement bon, il faut et il suffit qu’il soit fait par une volonté bonne et une volonté n’est bonne que lorsqu’elle agit par pur respect de la loi morale que révèle la raison. En ce cas, la volonté n’obéit pas à la sensibilité, principe d’hétéronomie, mais à la raison, c’est-à-dire, à ce qui, en moi, m’est le moins étranger. La morale de la bonne volonté est ainsi une morale de l’autonomie.

Quand la loi morale dictée par la raison se heurte à ma sensibilité, naît en moi un sentiment d’obligation, celui de DEVOIR ou d’ IMPERATIF. Kant distingue deux grandes espèces d’impératifs :

1°) quand un impératif commande une action uniquement comme moyen d’obtenir autre chose, il est hypothétique ( par exemple si tu veux être riche tu dois travailler) un impératif hypothétique peut être soit technique dans la mesure où il concerne l’habileté dans les choix des moyens, soit pragmatique lorsqu’il signifie la prudence pour réaliser son bien-être ou bonheur. Kant écrit dans les Fondements de la Métaphysique des Mœurs : « Les impératifs hypothétiques représentent la nécessité pratique d’une action possible, considérée comme moyen d’arriver à quelque chose que l’on veut….l’impératif hypothétique exprime donc seulement que l’action est bonne en vue de quelque fin possible ou réelle. »

2°) quand un impératif commande une action pour elle-même, sans condition et universellement, il est catégorique. Si les impératifs hypothétiques sont des règles d’habileté ou de prudence, seul l’impératif catégorique est moral. « TU DOIS » est la loi de la moralité.

 

III) Qu’est-ce que la loi morale?

Il ne faut pas ramener la loi morale à la conscience morale. Ce qui constituerait un contresens sur la pensée de Kant. La loi morale n’est pas ce que me dicte ma conscience avant d’agir ni ce qui juge mes actes et me fait éprouver le remords ou la bonne conscience; car, alors nous ne pourrions nous empêcher de nous demander d’où notre conscience morale provient et comment elle se constitue. Est-elle l’intériorisation progressive, par l’individu, de directives extérieures (ce que Freud nommera ultérieurement le Surmoi)? Ce serait alors la société, qui, par le biais de l’éducation, imposant pour les besoins de la vie commune, un ensemble de règles à suivre, façonnerait la conscience morale. Mais, on peut aussi bien concevoir que la conscience morale se forme

-soit en fonction du corps. Pour Epicure, c’est le plaisir et la douleur qui nous indiquent ce qui est bien ou mal

-soit en fonction de la volonté de Dieu . Dans toutes les morales fondées sur la religion, les règles de la conduite sont déduites de la volonté divine.

Pour Kant, la loi morale n’est dictée ni par la société ni par le corps ni par Dieu mais par la Raison. La Raison a, selon ses leçons, deux usages : un usage théorique et un usage pratique.

Dans son usage théorique, qui joue dans les sciences, la raison comme faculté de connaissance (que Kant nomme « entendement ») met en ordre, selon certains principes unificateurs a priori, les phénomènes de l‘expérience. Par exemple, si nous ne disposions pas du principe à priori de causalité, nous ne pourrions pas mettre de l’ordre dans la succession des phénomènes. La raison est donc la faculté de mise en ordre des phénomènes de telle sorte qu’on puisse les prévoir les uns par rapport aux autres.

Dans son usage pratique : la raison est la faculté d’unifier et de coordonner les impulsions de la sensibilité (émotions, désirs, passions) de telle façon qu’on n’ait pas ensuite à se contredire ou à se démentir. La raison, dans son usage pratique, est puissance d’unification de la conduite par la synthèse des différentes impulsions. Faire l’unité en soi-même, telle est pour Kant, l’usage pratique de la raison? Agir de façon moralement bonne, c’est chercher, autant que possible, à introduire de la cohérence dans sa vie et dans ses rapports avec les autres. Le primat de cette visée d’unité et de cohérence, sur les actes particuliers qui constituent la matière de la vie morale, est ce qu’on appelle le formalisme kantien.

 

IV) Les maximes de la morale kantienne

Elles sont au nombre de trois et se déduisent de cette visée d’unité.

Première maxime  : «  Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle par tout être raisonnable. »  Avant d’agir, nous devons nous demander ce qui se passerait si tout le monde en faisait autant, afin d’examiner si la maxime de notre action ne se détruit pas elle-même du fait d’une contradiction interne. Par exemple, un homme qui ment veut être cru, mais si tout le monde mentait personne ne serait cru et le mensonge deviendrait inutile. En mentant, un homme s’arroge un droit qu’il refuse aux autres. De même, un homme peut bien voler le bien d’autrui mais il ne peut pas vouloir que le vol devienne une règle universelle pour tout être raisonnable.

Deuxième maxime : «  Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, en toi et chez les autres, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme moyen. »

Tout être humain, en tant qu’il est raisonnable, est une personne et a droit au respect. Il n’est pas seulement la source des valeurs mais il est la Valeur par excellence. Si, dans la vie courante, il est inévitable que l’on traite les autres comme des moyens, il est anormal de les traiter seulement comme tels. Ainsi, non seulement, on condamnera l’esclavage et toute forme d’exploitation de l’homme par l’homme, mais également tout traitement de soi-même comme simple moyen au service de la sensibilité ou du plaisir.

Troisième maxime : « Agis de telle sorte que tu puisses, dans la cité des fins (ou le règne des fins), te considérer comme législateur et comme sujet. »

La société idéale (cité ou règne des fins) apparaît comme une république d’hommes libres dont l’harmonie résulte de ce que chacun pose pour lui-même ainsi que pour les autres, des règles universellement valables. Dans cette société, le subordonné(le sujet) obéira au chef sans renier l’autonomie de sa conscience parce que ce que lui commande son chef, est ce que sa propre raison lui dicte.

Ces trois maximes forment à elles seules, un système complet. La première maxime, dite d’universalité, envisage l’être moral unique. La deuxième maxime, dite de justice, envisage les êtres moraux dans leur pluralité. La troisième maxime, dite de liberté, envisage la totalité des êtres moraux comme formant une société idéale d‘êtres autonomes.

 

CONCLUSION :

Kant situe le principe moral dans la raison comme pouvoir pratique produisant une volonté bonne en soi-même. L’action morale, de ce fait, n’est plus soumis à une norme externe et transcendante ; elle accomplit l’autonomie du sujet moral en manifestant, à la fois son libre-arbitre et sa bonne volonté. La pureté de l’intention morale qui fait agir sans considération de son propre intérêt, sans calcul, atteste le pouvoir d’instaurer, dans l’ordre des déterminations naturels, un type d’actions qui ne lui doit rien et n’est pas autre chose que la manifestation de la liberté humaine.

 

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