La Perception

Publié le

INTRODUCTION :

Quand on lit la deuxième des Méditation Métaphysiques de Descartes, on éprouve une certaine réticence à mettre en doute ce que nous percevons comme la réalité même. Quelle raison aurions-nous de douter que, quand nous ouvrons les yeux, c'est un fragment du monde qui se donne à voir à notre regard? En outre, ce n'est pas seulement par la vision que nous appréhendons le monde; c'est avec notre corps et tous nos sens que nous détaillons la texture sensible des choses; par exemple, la peau épaisse et grenue d'un citron; sa couleur jaune vert qui annonce le goût acide de son jus. L'expérience perceptive est ainsi l'expérience de la présence des choses à la conscience. Pourtant cette confiance que nous mettons dans la capacité d'être en prise directe avec les choses réelles par la perception peut être vite ébranlée quand on s'avise, comme Descartes, que les sens sont parfois trompeurs; que certains rêves sont criants de vérité; et que tout un chacun peut délirer dans la fièvre.. Quand donc nous percevons que percevons-nous au juste?

 

I ) Les sens nous trompent-ils?

Il est facile de relever les nombreuses illusions que causent les organes des sens; à commencer par l'évidente immobilité de la terre et la non moins évidente mobilité du soleil qui se lève à l'est et se couche à l'ouest qu'aucune connaissance ne parviendra jamais à redresser puisqu'on continuera à le voir ainsi quelle que soit la justesse des calculs qui qui nous indiqueront sa véritable distance. Les sens nous trompent parfois mais, le plus souvent, nous nous fions à la vraisemblance des informations qu'ils nous donnent de la réalité pour nous orienter dans notre vie quotidienne; préférant, au détour de ce qu'on nous dit ou de ce qu'un raisonnement établit, le recours direct au perçu. C'est que, ainsi que BERGSON y a insisté, nous ne pouvons agir avec efficacité que sur les choses dont nous avons connaissance par les sens.

De surcroît, il n'est pas certain qu'il faille incriminer le corps et nos sens dans ce qu'on peut nommer les erreurs perceptives. Les sensations en elles-mêmes sont un processus psycho-physique, dépendant à la fois d'un excitant et d'un organe récepteur qui transcrit qualitativement le mouvement de l'excitant pour en faire une information qui parvient à la conscience du sujet. Quand donc je vois de loin une tour carrée, elle m'apparaîtra toujours arrondie ou quand je vois un bâton plongé dans l'eau, il me semblera brisé. Mais l'erreur n'est pas dans le contenu perceptif qui est ce qu'il est; elle est dans l'interprétation ou le jugement que je porte à son propos.

 

II ) Dans la perception l'esprit est-il entièrement passif?

 

A la fin de la seconde méditation métaphysique, DESCARTES procède à une analyse célèbre : celle d'un morceau de cire d'abord solide et dur qui s'amollit pour se liquéfier sous l'action d'une flamme au point de changer totalement d'aspect. Toutes les qualités sensibles se sont évaporées : son odeur, sa saveur, sa couleur, son volume... Qu'est-ce donc, qui demeure derrière les qualités changeantes appréhendées par les sens? Quelque chose, dit Descartes qui n'est pas senti, ni imaginé mais seulement conçu par ".une inspection de l'esprit" qui me la fait connaître comme un corps "étendu, flexible et muable." Dans les Principes de la Philosophie, au livre II article 4, il écrit "la nature de la matière ou du corps pris en général ne consiste point en ce qu'il est une chose dure ou pesante ou colorée ou qui touche nos sens de quelque façon mais seulement en ce qu'il est une substance étendue en longueur, largeur, et profondeur". Pour Descartes nous parvenons à une idée totalement claire et distincte de la matière en séparant d'elle les qualités sensibles évanescentes, changeantes, variables que le sujet percevant ajoute du fait de sa constitution psycho-physique pour ne retenir que sa seule extension dans l'espace et les propriétés géométriques qui lui sont liées.

La conclusion à laquelle aboutit DESCARTES au terme de son analyse, c'est de montrer que la perception n'est pas une connaissance passivement reçue de nos sens ( comme le soutiennent les philosophes empiristes dont le principe est d'affirmer qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord passé par les sens; donc qu'il n'y pas d'idées innées et que l'esprit est, comme le dira le philosophe anglais John Locke, une table rase ou une page blanche qui reçoit toutes ses différentes idées de sa puissance purement passive de recueillir les impressions produites sur les sens par la présence des objets extérieurs ( cf texte de Locke : fin du cours) mais un acte de l'esprit qui informe et structure ce que nous voyons, entendons, ou sentons. La perception qui s'effectue à l'occasion d'un effet subi passivement (une sensation), n'en demeure pas moins une représentation de l'esprit ou, pour parler précisément, de l'entendement : elle est un assemblage de passivité et d'activité, un mixte de sensation et de jugement, qui témoigne de l'union de l'âme et du corps.

 

III)Le monde est-il écrit dans un langage mathématique?

L'analyse du morceau de cire a consisté à "dévêtir" la cire de ses "vêtements" par lesquels elle se donne à la perception pour la voir enfin"toute nue". Ce qu'on peut traduire dans le langage philosophique au moyen de la distinction reprise par Galilée au philosophe athénien DEMOCRITE entre les qualités premières et les qualités secondes et approfondie par John LOCKE (1632-1704)

Les qualités premières ou originales sont les qualités qui sont inhérentes aux corps; autrement dit, celles qui ne peuvent en être détachées : position, étendue, mouvement...

Les qualités secondes sont celles qui sont produites dans un sujet par le moyen des premières : couleur, chaleur, odeur ... Seules les qualités premières existent réellement; tandis que les qualités secondes, dépendant de la présence d'un sujet, n'ont pas d'existence objective.

Cette distinction permet à Locke de séparer dans la perception d'une chose, la part de déformation et de variation introduites par la subjectivité et la part d'objectivité qui revient à la réalité de la chose et d'opposer la chose telle qu'elle nous apparaît, de la chose telle qu'elle est en soi. Qu'est-ce que cela signifie? Ceci que tout ce qui n'est pas quantifiable relève de "qualités", de "signes" , de"traductions" qui appartiennent non pas au monde, mais à la subjectivité de l'être vivant. A partir de là les choses se dédoublent. La couleur existe bien réellement mais seulement en tant que quantité. Ce phénomène quantifiable n'est pas une couleur, c'est un mouvement qui se transmet des terminaisons nerveuses jusqu'au cerveau qui "décode" alors les signaux ou impulsions électriques en informations qualitatives utiles à la conservation du vivant. En tant que qualités : le rouge, le bleu, le salé, l'amer etc... appartiennent bien à notre être biologique, mais ce ne sont que des "traductions" dont il serait inutile de chercher la réalité à l'extérieur de nous.

Un instrument de musique ne produit pas de sons à proprement parler, mais il fait vibrer l'air dont on peut rendre mathématiquement compte et c'est la traduction des signaux transmis au cerveau par le canal auditif qui donne cette qualité qu'on nomme le timbre d'un violon ou d'une contrebasse.

Si la science physique est née au 17è siècle, c'est parce que ses principaux acteurs : GALILEE, DESCARTES, PASCAL, etc... ont rejeté comme non scientifique la dimension qualitative du réel pour procéder à sa géométrisation. La volonté humaine d'étendre sa domination sur le monde au moyen de la science et de la technique s'en est trouvée particulièrement accrue mais pour avoir "déréalisé" ainsi la saveur des choses du monde, la science n'a t-elle pas contribué à ce que Max Weber a nommé "un désenchantement du monde."et a suscité cette puissante réaction philosophique inaugurée par le philosophe HUSSERL(1859-1938) : la Phénoménologie dont le mot d'ordre est celui d'un "retour aux choses mêmes". c'est à dire d'une volonté de simplement décrire, avant toute tentative d'explication, la façon dont quelque chose se donne à la conscience, la façon dont les choses apparaissent, c'est à dire se présentent comme "phénomènes" .

 

IV) Qu'est-ce que percevoir ?

La philosophie classique, mais la science aussi bien, ont décomposé la perception en un pôle- sujet et un pôle- objet comme on l'a vu plus haut. Elles ont ensuite cherché à réunir ces deux pôles par une relation de causalité et ont, ce faisant, d'après MERLEAU-PONTY, manqué le rapport original que,par son corps,l'homme entretient avec le monde. Dans l'Oeil et L'Esprit, il écrit ce texte admirable :

"L'énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. ...

Ce premier paradoxe ne cessera d'en produire d'autres. Visible et mobile mon corps est au nombre des choses, il est l'une d'elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d'une chose. Mais puisqu'il voit et se meut, il tient les choses en cercle autour de soi,elles sont une annexe ou un prolongement de lui-même, elles sont incrustées dans sa chair, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l'étoffe même du corps. Ces renversements, ces antinomies sont diverses manières de dire que la vision est prise ou se fait du milieu des choses, là où un visible se met à voir, devient visible pour soi et par la vision de toutes choses, là où persiste, comme l'eau mère dans le cristal, l'indivision du sentant et du sensible".

Pour MERLEAU-PONTY, l'expérience que chacun fait de son corps c'est celle d'une chose qui se distingue radicalement des choses qu'il nous donne à sentir dans la mesure où il est, en même temps, voyant et visible; mais aussi mobile. Par sa spatialité mobile, il constitue un centre de référence absolu par rapport à quoi toutes les choses sont situées comme proches ou lointaines, à gauche ou à droite, etc... et coexistent avec lui. Ce qui est à remarquer c'est que ce corps à partir duquel se déploie le champ perceptif ne me quitte jamais. Lui qui voit tout et qui est aussi visible, comme toute chose mondaine, ne se voit pas comme on peut le voir en extériorité. Cette unité positionnelle du corps qui est au principe de l'ordre spatial est, en outre, une unité existentielle où nos organes sensoriels sont en correspondance les uns avec les autres.

C'est effectivement un seul et même corps qui voit, entend, touche, goûte... Ce n'est donc que pour le regard d'un esprit analytique que les qualités sensibles sont objectivées, isolées, juxtaposées; or, ce que le corps vit et éprouve c'est une relation charnelle avec les choses où, par exemple, la couleur d'une chose donne en même temps sa texture, sa saveur voire son odeur; ce qui explique qu'à la vue du sang, on puisse déjà sentir dans la bouche sa fadeur poisseuse ou encore qu'à la vue d'une lame rouillée d'un couteau on sente sur le bout de la langue cette même acidité qu'un jus de citron procure( peut-être est-ce un peu délirant mais enfin c'est ma façon de sentir les choses).

Par sa matérialité, le corps est pris au milieu des choses mais parce qu'il est organisé et percevant, il tient "les choses en cercle autour de lui qui deviennent annexe et prolongement de lui-même... et le monde est fait de l'étoffe même du corps". Ce n'est donc pas une présence indéterminée, neutre, objective des choses que la perception dispose autour de moi, mais un monde organisé, c'est à dire, un système où les choses sont comme des signes qui m'invitent à inscrire mes initiatives. Le corps est, par conséquent, un centre d'action qui se projette dans le monde en dégageant des significations qui lui sont propres. Percevoir c'est toujours interpréter.

 

CONCLUSION :

Avec l'étude de la perception, on ne peut manquer de rappeler l'analyse de BERGSON où il s'efforce de montrer que la perception est fondamentalement utilitaire et indispensable à notre vie quotidienne. Il a montré aussi que la perception couplée à nos besoins, découpe dans une réalité essentiellement mobile, des points d'appui qui puissent servir nos projets. Si la perception commune rétrécit considérablement les choses en nous les faisant voir mesquinement, on peut la rafraîchir au contact renouvelé des oeuvres des artistes qui nous invitent à voir autrement le monde et à y prendre plaisir.

 

Annexe : texte de LOCKE

Supposons que l'esprit soit, comme on dit, du papier blanc, vierge de tout caractère, sans aucune idée. Comment se fait-il qu'il en soit pourvu? D'où tire-t-il cet immense fonds que l'imagination affairée et illimitée de l'homme dessine en lui avec une variété presque infinie? D'où puise-t-il ce qui fait le matériau de la raison et de la connaissance? Je répondrai d'un seul mot : de l'expérience; en elle, toute notre connaissance se fonde et trouve en dernière instance sa source; c'est l'observation appliquée soit aux objets sensibles externes, soit aux opérations internes de l'esprit, perçues et sur lesquelles nous-mêmes réfléchissons, qui fournit à l'entendement tout le matériau de la pensée. Telles sont les deux sources de la connaissance, dont jaillissent toutes les idées que nous avons ou que nous pouvons naturellement avoir.

§2- Premièrement, nos sens tournés vers les objets sensibles singuliers, font entrer dans l'esprit maintes perceptions distinctes des choses, en fonction des diverses voies par lesquelles ces objets les affectent. Ainsi, recevons-nous les idées de jaune, de blanc, de chaud, de froid, de mou, de dur, d'amer, de sucré et toutes celles que nous appelons les qualités sensibles. Et quand je dis que les sens font entrer dans l'esprit ces idées, je veux dire qu'ils font entrer, depuis les objets externes jusqu'à l'esprit, ce qui y produit ces perceptions. Et puisque cette source importante de la plupart des idées que nous ayons dépend entièrement de nos sens et se communique par leur moyen à l'entendement, je la nomme SENSATION.

§4-Deuxièmement, l'autre source d'où l'expérience tire de quoi garnir l'entendement d'idées, c'est la perception interne des opérations de l'esprit lui-même tandis qu'il s'applique aux idées acquises. Quand l'âme vient à réfléchir sur ces opérations, à les considérer, celles-ci garnissent l'entendement d'un autre ensemble d'idées qu'on n'aurait pu tirer des choses extérieures, telles que percevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir et l'ensemble des actions différentes de notre esprit; comme nous sommes conscients de ces actions et que nous les observons en nous-mêmes, nous en recevons dans l'entendement des idées aussi distinctes que les idées reçues du corps qui affectent nos sens. Cette source d'idées, chacun l'a entièrement en lui; et bien qu'elle ne soit pas un sens, puisqu'elle n'a pas affaire aux objets extérieurs, elle s'en approche cependant beaucoup et le nom de " sens interne" semble assez approprié. Mais comme j'appelle l'autre source : sensation, j'appellerai celle-ci : REFLEXION, les idées qu'elle fournit n'étant que celles que l'esprit obtient par réflexion sur ses propres opérations internes.

§5- L'entendement me paraît ne pas avoir la moindre lueur d'une idée qu'il ne recevrait de l'une de ces deux sources. Les objets extérieurs fournissent à l'esprit les idées des qualités sensibles : ces perceptions diverses que produisent en nous ces objets. Et l'esprit fournit à l'entendement les idées de ses propres opérations.

 

 

John LOCKE, Essai sur l'entendement humain,II §2-5

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article