La Société, l'Etat, le Droit et la Justice

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INTRODUCTION : L’homme est un animal social.

 

Les hommes, parce qu’ils sont conscients de leurs appétits, désirent et parce qu’ils désirent, imaginent de nouveaux plaisirs, s’ouvrant, ainsi, à une quête infinie d’objets désirables qui brise le cycle monotone du besoin animal et de son immédiate satisfaction. La conscience, le désir, l’imagination, la passion ont pour condition d’apparition la société. C’est dire que les hommes ne sont hommes que par leur insertion dans un réseau de relations sociales multiples. Mais si les hommes existent par la société, çà ne signifie pas qu’ils n’existent que pour elle. Il y a donc un problème qui est le problème politique par excellence : comment faire de la multiplicité des individus, l’unité d’une collectivité tout en préservant le multiple dans l’un ? Le défaut d’unité conduisant à l’anarchie (le multiple débordant l’un) ; le défaut de multiplicité conduisant au totalitarisme (l’un asservissant le multiple). La politique est, pour nous aujourd'hui, la recherche des moyens pour éviter ces deux extrêmes.

(notre mot : « politique »: dérive du grec "polis" : la cité qui désignait une communauté d'hommes libres à la fois souveraine et indépendante, régie par des lois et cimentée par des cultes. Pour faire court, disons que la politique désigne soit une activité qui est l’art de gouverner ; soit un champ de réflexion sur ce qui concerne l’organisation de la vie collective des hommes. Employé au masculin « le politique » désigne la réflexion philosophique sur ce champ).

 

I) INDIVIDU ET SOCIETE

 

A) Le besoin à l’origine du lien social.

 

Le lien de dépendance de l’homme à l’égard du milieu naturel ne peut se relâcher que si un homme unit ses forces aux forces d' autres hommes. L’union des forces individuelles en un tout collectif nommée société, libère l’homme de la nécessité de subvenir seul aux besoins de son existence. C’est ainsi que les hommes vont coopérer en vue de leur avantage mutuel. Pour satisfaire effectivement sa nature organique et psychique, l’homme a besoin d’échanger des services et des biens, de communiquer avec ses semblables, d’établir des relations de confiance fondées sur des affections mutuelles; aussi n’est-il vraiment lui-même qu’au sein de la société. C’est par elle qu’il peut développer ses facultés physiques, intellectuelles et morales.

La société, milieu humain dans lequel est intégré l’individu, permet des échanges réguliers qui le protègent, lui assurent ses conditions de vie et favorisent son épanouissement. Dans « Les Politiques », ARISTOTE (384-322), écrit que l’homme est un animal destiné par la nature, à une vie politique. C’est en s’intégrant à travers la première communauté naturelle de la famille dans un espace politique rassemblant tous les différents groupements de familles dans des villages, que l’homme accomplit sa nature humaine. C’est dans cet espace politique que les décisions les plus avantageuses à tous et à chacun sont prises après délibérations publiques. Cet espace, les grecs le nommaient « cité » et l’homme qui ne s’y intégrait pas, ou bien n’était pas encore un homme mais une bête brute, ou bien n’était plus un homme. Entre l’animal et Dieu, la condition propre à l’homme, c’est de vivre en relation avec ses semblables, pour vivre et surtout selon ARISTOTE, « pour bien-vivre » c’est-à-dire pour accomplir son humanité.

 

B) Les conflits entre l’individu et la société.

Que la cité soit pour l’homme la condition de son épanouissement n’empêche pas de reconnaître que le lien social est toujours menacé par des ferments de discorde que constituent les passions humaines. Thomas HOBBES (1588-1619) écrit dans « LE LEVIATHAN », chapitre 17 « mais l’homme dont la joie consiste à se comparer aux autres, ne peut vraiment savourer que ce qui est au-dessus du sort commun ». HOBBES, dans ce chapitre, met en avant les raisons qui font que les hommes sont naturellement ennemis les uns des autres mais artificiellement tenus de vivre ensemble par un pouvoir : celui de l’Etat qui dirige par la contrainte leurs actes vers le bien commun.

Il convient donc de distinguer l’homme des autres animaux grégaires qui ne connaissent pas cette inclination à la comparaison, ni ce plaisir à penser qu’ils sont supérieurs aux autres. L’absence de ces passions chez les fourmis et les abeilles par exemple rend impossible l’opposition d’un intérêt propre à l’individu et d’un intérêt propre à la société : chaque individu agissant pour lui-même agit aussi pour le tout. Dans les sociétés humaines au contraire l’individu n’est pas seulement la partie d’un tout, il s’appréhende comme un tout lui-même qui revendique le droit d'affirmer ses intérêts et ses penchants propres. De là naît une tension entre les objectifs individuels et les objectifs sociaux et un risque permanent de violence dans les sociétés humaines.

 

C) Société et histoire : le dépassement dialectique de l’opposition individu/société.

 

Dans l’opuscule « Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique », KANT hérite de cette double problématique :

1) l’existence sociale de l’homme est nécessaire au développement de ses facultés (ARISTOTE)

2) l’existence sociale de l’homme exacerbe les passions anti-sociales de l’homme (HOBBES).

Il y a donc en l’homme, un double mouvement contradictoire vers les autres ou « sociabilité » et vers soi ou « insociabilité ». C'est ce double mouvement qui arrache l’homme à l’innocence d’une existence animale pour l’ouvrir sur l’Histoire, qui n’est que le long chemin par lequel l’homme apprend, malgré lui, à devenir un être raisonnable.

Si les hommes s’affrontent en société, c’est parce que les hommes portent en eux cette double tendance :

- à s’associer dans l’espoir de tirer un avantage mutuel des services qu’ils peuvent se rendre.

- à se dissocier parce que chaque individu est égoïste et veut imposer à tous sa volonté particulière.

Les hommes ne peuvent vivre sans les autres; pourtant, ils ne peuvent se supporter. Cette opposition généralisée engendre trois grands désirs : le désir des honneurs ou ambition, le désir du pouvoir ou domination; le désir des richesses ou cupidité. Ces trois désirs sont inévitablement accompagnées de passions tristes comme l’envie, le mépris, la haine mais aussi la rivalité qui les contraint à déployer des efforts toujours plus grands pour prouver leur supériorité et arracher aux autres la reconnaissance de cette supériorité, malgré leur répugnance naturelle au travail, à la peine, à l’effort.

Ainsi, le moteur du progrès historique de l’humanité est cette « insociable insociabilité » qui les conduit à l’édification d’un ordre culturel où naissent et se développent par les connaissances théoriques, les inventions techniques et avec elles, le goût du confort, du luxe et du raffinement, les éloignant toujours plus de leur condition animale et les préparant à vivre sous d’autres principes que leurs penchants égoïstes.

La culture n’est pas l’oeuvre d’une concertation raisonnable des hommes mais le résultat de l’antagonisme général qui règne à l’intérieur de la société. C’est par le moyen direct du choc des passions que s’établit indirectement l’ordre de la civilisation et de le déploiement de la Raison. C’est pourquoi cet ordre se fait par un "accord pathologiquement extorqué" qui est "une ruse de la nature". Il a pour principe quelque chose de passif en nous : nos inclinations et non pas une décision intérieure par laquelle chacun s’obligeant à restreindre son égoïsme et à agir selon des lois valables pour tous, ferait de la société un tout moral.

Or, ce n’est pas le cas, et c’est pourquoi, il est nécessaire d’organiser les rapports entre les individus au sein de la société; bref il est nécessaire d'instaurer l'Etat.

 

II L’ETAT ET LA SOCIETE

 

La société, pour se maintenir, fait appel à un pouvoir extérieur à elle : le pouvoir politique, chargé de résoudre les conflits qu’elle ne parvient pas, par elle-même, à résoudre. Comment alors concevoir le rapport entre l’Etat et la société?

Les penseurs politiques classiques ont cherché à construire une genèse rationnelle de l’Etat, en partant d’une hypothèse théorique : celle d’un état de nature dans lequel les hommes se trouvent, avant toute institution humaine. Cette hypothèse permet de poser le problème politique en ces termes : "comment est-on passé d’un état naturel d’indépendance où les hommes ne sont soumis qu’à la loi naturelle, à l’Etat civil dans lequel ils obéissent à une autorité commune?

Leur réponse invariable consiste à faire intervenir un contrat (un accord conventionnel) entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. De la modalité de ce contrat, va dépendre et la nature et la finalité de l’Etat. Les trois plus grandes théories politiques contractualises (qui s’opposent au naturalisme d’ARISTOTE) sont celles de HOBBES, LOCKE et ROUSSEAU. Je n’envisagerai, ici, que celle de HOBBES et la critique que le Contrat Social de ROUSSEAU permet d'en faire.

 

A)La philosophie politique de Thomas Hobbes(1588-1679) (LE LEVIATHAN)

 

1) L’état de nature ou « l’empire de la passion  »

 

L’état de nature, tel que le voit HOBBES, est un « état de guerre de tous contre tous », état misérable où l’homme mène "une existence solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale" avec la crainte perpétuelle de mourir de mort violente.

 

 

Dans un tel état, les hommes, égaux quant aux facultés physiques et intellectuelles, possèdent un droit illimité sur toutes les choses qu’ils jugent bon de s’approprier pour la conservation de leur existence. Parce qu'il n'y pas encore de loi qui puisse limiter le droit naturel de chacun sur toutes choses, (il n'y a pas non plus ni Bien ni Mal, ni Juste ni Injuste, que seule l'instauration du Droit peut déterminer), les hommes vont devenir ennemis sitôt qu’ils vont convoiter les mêmes biens, le plus fort l’emportant sur le plus faible. La rivalité est donc la passion qui fait prendre l’offensive aux hommes pour s’approprier les biens jugés utiles pour la préservation de leur existence ; mais, n'étant pas sûrs de jouir en paix de leurs biens, les hommes sont portés à la méfiance qui les conduit à continuer la guerre aussi longtemps qu’ils sentent la présence menaçante d’éventuels agresseurs. A ces deux causes de querelles s’en ajoute une troisième, (la plus forte sans doute) : la fierté (ou l’orgueil) qui fait que les hommes cherchent à extorquer à autrui la reconnaissance de l’estime qu’ils se portent à eux-mêmes. Toute marque contraire les offensant, ils nuisent à ceux qui les dédaignent et dissuadent les autres par la crainte qu’ils inspirent.

Ainsi, le tableau de la condition humaine, livrée sans frein au désordre des passions dans l’état de nature, est particulièrement sombre. Comment les hommes vont-ils en sortir? Comment vont-ils s’entendre pour mettre fin à l’état de guerre qui est contraire à la loi naturelle qui leur commande de tout mettre en œuvre pour conserver leur existence.

 

2) L’institution de l’Etat, garant de l’ordre civil.

 

Ce qui conduit les hommes à la paix ce sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une vie agréable et l’espoir de les obtenir par leur travail. La raison va leur suggérer quelles démarches suivre pour quitter cet état de guerre et entrer dans un état de paix.

Il faut que chaque individu s’engage à obéir à une autorité commune; que cette autorité soit celle d’un homme ou d’une assemblée. La paix civile est donc le résultat d’un contrat de soumission par lequel chaque individu transmet « son droit d’user comme il le veut de son propre pouvoir pour la préservation de sa propre nature » à un tiers qui prend le titre de Souverain d’où émane le Droit et qui dispose d’une force contraignante (la force publique) à l’égard de chaque particulier qui pourrait être tenté de ne pas le respecter.

La rigueur et la clarté de la pensée de HOBBES nous permettent de comprendre que l’Etat correspond à deux réalités distinctes : il désigne un ensemble d’individus soumis à une même autorité politique et il représente cette autorité elle-même, sous la forme du gouvernement et de l’ensemble des structures par lesquelles il manifeste son autorité.

Dans la théorie politique de HOBBES, la paix civile a pour condition la perte de la liberté. C’est cette conséquence que ROUSSEAU n'accepte pas. Le "Contrat Social." expose d'une manière magistrale, l'Idéal politique de ROUSSEAU.

 

B) Le "CONTRAT SOCIAL"

 

1) La doctrine de la Volonté Générale

 

ROUSSEAU adopte le même schéma que HOBBES : état de nature - contrat social - état civil; mais, l'état de nature n' est pas un état de guerre généralisé; le contrat social n'est pas un pacte de soumission et l'Etat a pour but de garantir la liberté originaire de l'homme et pas seulement la sécurité et la paix civiles. " L'homme est né libre et partout il est dans les fers " écrit ROUSSEAU au tout début du "Contrat Social", si c'est vrai, il faut alors en conclure qu'aucun Etat existant n'est légitime. Il faut refonder la politique sur de nouveaux principes!

L'état de nature, chez ROUSSEAU, est un état où les hommes sont dispersés et totalement indépendants des uns des autres. Ce dont ils sont porteurs mais qu'ils ignorent, c'est une qualité que ROUSSEAU nomme la perfectibilité. L'état civil c'est, au contraire, l'état où les hommes vivent associés et acquièrent tout ce qui constitue leur "humanité" et en particulier le sens de la moralité.

L'état de nature a pris fin sous la pression de la nécessité. Des obstacles ont contraint les hommes à s'unir; sans quoi ils auraient péri.

A quoi s'engagent ceux dont la nécessité les a forcés à mettre en commun leur force et leur volonté? A remettre à une volonté unique le soin d'établir les règles de leur coexistence pour l'avantage de tous et de chacun. Chaque contractant s'associe donc à tous pour former "un corps moral et collectif" qui est le peuple souverain dont les décisions, expression de la "Volonté Générale", auront force de loi.

Le pouvoir souverain de l'Etat, c'est le pouvoir législatif qui est le pouvoir que le peuple exerce dans son intérêt. Pour l'exprimer, chacun doit faire abstraction de son intérêt privé ou de l'intérêt d'un groupe auquel il peut être attaché, pour envisager celui de l'ensemble de la communauté politique. Après consultation de tous, la loi est établie à la majorité par le corps social. Un peuple n'est libre que s'il obéit aux lois qu'il s'est lui-même donné. ROUSSEAU est décisivement le penseur de l'Etat démocratique.

 

2)- La critique de l'absolutisme

 

Qu'est-ce qui fonde le devoir d'obéissance des sujets à l'autorité du pouvoir? Il n'y a qu'une seule réponse valable : la légitimité du pouvoir. Mais qu'est-ce qu'un pouvoir légitime? C'est celui qui n'outrepasse pas le mandat qu'un peuple lui a confié. Par conséquent, s'il est nécessaire d'obéir aux magistrats (nous dirions aujourd'hui au pouvoir exécutif), c'est parce que l'Etat ne peut fonctionner sans une administration qui est chargée de mettre en application ce qui a été décidé par le peuple. Le gouvernement est donc mandaté par le peuple pour remplir une mission : protéger les droits fondamentaux qui fondent l'humanité et la dignité de l'homme : droit d'être protégé contre l'oppression; droit de ne pas être dépouillé de ses biens, de sa vie, de sa liberté. Renoncer à ces droits, c'est renoncer à être soi-même et il n'est pas de pire état pour un homme comme pour un peuple, d'être l'instrument de la volonté d'un maître.

Il est donc absurde qu'un peuple libre se rende esclave en remettant entre les mains d'un homme le pouvoir de le priver des droits pour la protection desquels ils ont eu besoin de lui. Il ne peut donc y avoir de contrat de soumission d'un peuple avec ceux qui les gouvernent. Les gouvernants ont pour mission de faire exécuter les lois qu'un peuple se donne à lui-même et qui sont l'expression de la volonté générale. C'est pourquoi pour ROUSSEAU il n'y a qu'une seule maxime légitime de tout droit politique : un peuple ne se donne pas à un chef mais donne à un chef le mandat de défendre sa liberté.

 

 

C) Des différentes conceptions du rôle de l’Etat.

 

En gros, on peut considérer l’Etat soit comme le mal absolu et c’est la position anarchiste, soit comme un mal nécessaire dont il convient de limiter le rôle à la protection des droits fondamentaux de l’individu : droit à la vie, droit de propriété, liberté de conscience. C’est là la position des penseurs libéraux, défenseurs de l’Etat libéral qui doit assurer l’ordre public mais ne doit pas intervenir dans le jeu des intérêts particuliers qui concourent à la prospérité générale. Le philosophe anglais LOCKE est le premier théoricien de l’Etat libéral et a eu une influence directe sur la Déclaration d'indépendance américaine de 1776.

Mais on peut également demander à l’Etat de tempérer les rigueurs du marché en corrigeant des inégalités qui deviennent des injustices si elles empêchent les individus les plus défavorisés d’y faire face. Car si les individus sont égaux en droit, l’Etat ne doit pas tenir pour acquis qu’ils le soient en fait. Reconnaître à tous les hommes les mêmes droits sans tenir compte des conditions effectives qui permettent d'en jouir, c'est faire de ces droits, des droits formels ou abstraits qu'il faut compléter par des droits réels ou sociaux (droits à l'éducation, à la santé, au travail, à des indemnités de chômage, à un revenu minimal d'insertion etc...) C’est là, la conception socialiste de l’Etat-Providence, chargé de réaliser l’harmonie sociale que la société civile ne semble pas capable par elle-même de réaliser.

Enfin, il existe une forme d’organisation étatique : l’Etat-totalitaire qui se caractérise par le désir fantasmatique d’extirper du corps social tous les facteurs de différenciation susceptibles de faire obstacle à l’avènement d’une communauté parfaitement unie et transparente. Ce type d’Etat s’est incarné au vingtième siècle, dans les trois figures du fascisme italien, du nazisme allemand et du stalinisme soviétique. On connaît ce dont ils se sont rendus coupables : l'extermination de masse des ennemis supposés de l'Etat.

Quand on dénie aux individus tout autre droit que le droit d’obéïr aux ordres d’un chef, relayés par un seul parti, investi d’une mission historique universelle : une société sans classe ou la domination mondial d’un Etat tout-puissant, la vie humaine, réduite à fournir de l’énergie pour l’édification d’un nouveau monde, n’a plus ni sens ni dignité. ( voir le film 1984 d’après l’écrivain anglais G ORWELLS pour comprendre ce qu’est la vie dans un Etat totalitaire !)

 

III) DROIT ET JUSTICE

 

A) La distinction du légal et du légitime.

Vivre en société implique d'établir des règles qui délimitent ce qui est permis et ce qui est défendu afin que puissent coexister pacifiquement les individus associés. Quand la société est simple, ces règles, qui ne sont pas formulées explicitement, forment le droit coutumier; mais quand la société devient plus complexe, les règles sont alors consignées par écrit dans des codes qui constituent le droit positif.

Le droit positif c'est donc le droit effectivement existant dans tel ou tel Etat; à telle ou telle époque. Il se présente comme un ensemble de lois posées par convention énonçant tantôt ce qui est autorisé et interdit; tantôt ce à quoi chacun a droit. Ce qui est conforme au droit positif est légal; ce qui lui est contraire est illégal. Or si tout ce qui est permis par la loi est "légal"; tout ce qui est légal n'est pas pour autant juste. Le droit comme principe d'organisation de la société peut lui-même être jugé légitime ou illégitime en fonction d'un Idéal de justice qu'on appelle le droit naturel ou moral. Ce droit est le droit conforme à ce que la raison reconnaît comme moralement fondé eu égard à la dignité humaine.

Ainsi, le système juridique de l'Apartheid en Afrique du Sud qui accordait aux blancs des droits qu'il refusait aux noirs au nom de la supériorité morale et intellectuelle de la race blanche, pouvait juger illégale et séditieuse toute protestation contre la ségrégation des races. Le problème c'est que ce droit n'était que le déguisement d'une violence qui n'avait rien de légitime. Or, comme le dit ROUSSEAU, le droit oblige; la force contraint. Un droit qu'on impose par la force n'est plus le droit. (Contrat Social ,livre I chap. 3)

 

B) ARISTOTE : Les deux sortes de justice

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La justice n'a pas seulement le sens d'une norme idéale et transcendante du droit positif; elle a aussi un sens moral et désigne la vertu de l'homme juste qui veut accomplir des actes justes. Or, cette vertu est de deux sortes, dit ARISTOTE, il y a celle générale qui est pensée par rapport à la loi et celle particulière qui est pensée par rapport à la notion d'égalité. Le juste c'est le légal et c'est l'égal.

La première sorte de justice est pour ARISTOTE, "la vertu complète relativement à autrui"; car, celui qui obéit à la loi agit dans l'intérêt de tous et montre qu'il possède aussi les autres vertus que la loi encourage chez les citoyens comme la tempérance, la loyauté ou le courage etc... Cependant, ARISTOTE ne s'en tient pas à cette forme générale de la justice qui consiste dans l'obéissance à la loi. Il veut aussi préciser ce qu'est un prix juste, une sentence juste ou un juste partage... Il y a donc une autre forme de la justice non plus générale mais particulière qui consiste à ne pas rompre le principe d'égalité et qui se subdivise en deux espèces:

-la justice distributive

qui répartit les différents avantages sociaux en fonction du mérite de chacun. Elle repose sur une égalité géométrique ou proportionnelle du type A/C = B/D (si A représente un travail double de B; alors il est juste que le salaire C vaille deux fois le salaire D).

-la justice corrective ou réparatrice consiste à rétablir une égalité qui a été rompue selon une égalité cette fois arithmétique où A = B. Elle intervient dans les transactions volontaires comme le prêt, l'achat, la vente etc... ou involontaires comme le vol, la fraude, le meurtre etc... La justice revient à enlever la part de celui qui a eu trop pour la donner à celui qui n'a pas eu assez.

 

C) Qu'est-ce qu'une société juste?John RAWLS

Si on plaçait chaque individu derrière un voile d'ignorance; c'est à dire en feignant une situation où personne ne saurait rien de la place future qu'il occuperait dans une société, quel choix ferait-il des principes de fonctionnement de cette société?

RAWLS répond premièrement qu'il n'accepterait pas une répartition inégalitaire des libertés, mais tiendrait à ce que tous les individus aient un droit égal à l'exercice des mêmes libertés fondamentales(droits de l'homme et du citoyen). Et deuxièmement qu'il accepterait des inégalités sociales si et seulement si ces inégalités découlaient d'une situation où serait assurée à tous l'égalité des chances et si l'absence de telles inégalités ne serait pas avantageuse pour les plus démunis.

Le meilleur état social souhaitable n'est donc pas celui où il n'y a aucune inégalité du tout entre les individus mais celui où l'amélioration de la situation sociale des uns n'aggrave pas celle des autres. Autrement dit, il faut que les inégalités soient avantageuses même aux plus démunis. Dans le cas contraire, l'Etat serait habilité à intervenir pour procéder à des réajustements.

L'injustice réside donc dans des inégalités qui ne bénéficient pas à tous.

 

 

CONCLUSION :

« L’homme a besoin d’un maître » écrit KANT dans la sixième proposition de "l’Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique", parce qu’il a tendance, alors même qu’il reconnaît la rationalité des lois, à s’exempter lui-même de la contrainte de leur obéir. Il faut, par conséquent, qu’il y ait un pouvoir qui puisse contraindre sa volonté à se soumettre à la volonté générale soucieuse du BIEN COMMUN, telle qu’elle s’exprime dans les lois. Mais où trouvera t-il ce maître? Il faudrait que les hommes soient gouvernés par un être dont la volonté particulière ne différerait en rien de la volonté générale; autrement dit, un être uniquement animé par le seul souci de justice. Cet être n’existant pas, le maître dont l’homme a besoin, ne peut-être qu’un homme (ou un groupe d’hommes) disposant d’un pouvoir dont il abusera certainement si rien au-dessus de lui ne le contraint à obéir aux lois.

Le problème politique, difficile à résoudre, n’est pourtant pas insoluble. Si le pouvoir politique se réserve le droit d’user de la force indispensable pour faire respecter le Droit, son devoir est de ne pas dépasser le mandat qui lui a été confié par les citoyens. Il est donc essentiel que les citoyens veillent à ce que le pouvoir ne s’exerce pas arbitrairement. Ce qui revient à reconnaître au citoyen un engagement actif dans les décisions politiques, caractéristique de l’Etat démocratique. Dans un état démocratique, l'Etat est confronté à une autre difficulté : celle de rendre compatibles le principe de justice avec le principe de liberté. Jusqu'où l'Etat peut-il intervenir pour faire que les inégalités sociales ne soient pas des injustices sans jamais empiéter sur les droits des individus? L'homme ayant aussi faim de justice que de liberté, comment un Etat peut-il être libéral et, en même temps, socialiste?

 

En guise de conclusion à la conclusion, je vous propose de réfléchir au texte suivant du philosophe ALAIN :

« Voter, ce n’est pas précisément un des droits de l’Homme ; on vivrait très bien sans voter, si l’on avait la sûreté, l’égalité, la liberté. Le vote n’est qu’un moyen de conserver tous ces biens. L’expérience a fait voir cent fois qu’une élite gouvernante, qu’elle gouverne d’après l’hérédité ou par la science acquise, arrive très vite à priver les citoyens de toute liberté, si le peuple n’exerce pas un pouvoir de contrôle, de blâme et enfin de renvoi. Quand je vote, je n’exerce pas un droit, je défends tous mes droits. Il ne s’agit donc pas de savoir si mon vote est perdu ou non, mais bien de savoir si le résultat cherché est atteint, c’est-à-dire si les pouvoirs sont contrôlés, blâmés et enfin détrônés dès qu’ils méconnaissent les droits des citoyens.

On conçoit très bien un système politique, par exemple le plébiscite* où chaque citoyen votera une fois librement, sans que ses droits soient pour cela bien gardés. Aussi je ne tiens pas tant à choisir effectivement et pour ma part, tel ou tel maître, qu’à être assuré que le maître n’est pas le maître, mais seulement le serviteur du peuple. C’est dire que je ne changerai pas mes droits réels pour des droits fictifs. »

 

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