Le Désir

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Est-on le jouet ou le sujet du désir?

Introduction :

L’homme est un être de désir. Sans doute est-il d’abord mu par des pulsions et par des besoins d’origine corporelle mais, lorsqu’il se représente en pensée, dans le souvenir ou l’imagination, l’objet susceptible de le satisfaire, il en éprouve alors le désir. Le philosophe Leibniz écrit  « l’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme le Désir » ( Nouveaux essais sur l’entendement humain).

Il ne faut pas en déduire que les mots « pulsions » et « besoins » désignent l’origine corporelle du désir, lequel serait simplement leur représentant dans l’esprit. En tant que réalité psychique propre à un individu vivant sous le regard d’autres sujets, le désir n’est pas réductible à un besoin organique. Il en est ainsi du désir amoureux, du désir de puissance, du désir de savoir ou de sagesse.

L’étymologie du mot « désir » est à la fois belle et instructive. Formé sur le latin « desideratio », il aurait signifié à l’origine le regret ou la nostalgie de celui qui a cessé de contempler le ciel étoilé (situ). Etre en proie au désir, c’est manquer douloureusement d’un objet merveilleux et éventuellement inaccessible ; à tel point d’ailleurs qu’on peut se demander ce que vise le désir et si vraiment c’est sa satisfaction qu’il recherche.

Dimension originale et irréductible d’un être qui est en même temps vivant et pensant, le désir se vit dans une multiplicité contradictoire, les uns nous attirant vers le plaisir, les autres vers la perfection. Lesquels dès lors convient-il de satisfaire et que faut-il faire des autres? 

Problématique : quel est le rapport du désir au besoin ? En quoi le désir est-il spécifiquement humain ? Sous quelles conditions le désir peut-il conduire au bonheur ?

 

I Désir et besoin.

A) La genèse du désir .

Nous distinguons facilement :

- les besoins naturels rattachés à la survie de l’individu (manger, boire, dormir)

- les besoins naturels rattachés à la survie de l’espèce (procréer)

- les besoins artificiels produits par le système social dans lequel nous vivons (se vêtir, se loger, se déplacer, communiquer…)

« Désirer » ce n’est pas « avoir besoin ». La langue dans son usage commun marque ainsi cette distinction : le besoin serait nécessaire, objectivement mesurable, naturel et, en effet, je meurs si je ne mange pas. Le désir lui, serait contingent, subjectif, artificiel et sans objet. Je ne meurs pas si je ne mange pas tel ou tel plat.

L’essentiel, c’est de comprendre que si le désir se sépare du besoin, c’est par une métamorphose du besoin dont la conscience est la cause en donnant aux objets un certain sens. Ce qui veut dire que le désir ne porte pas tant sur un objet que sur le sens qu’il peut revêtir pour autrui et pour moi. Sens qui n’est pas entièrement transparent ni pour moi ni pour autrui.

B) Le désir fondamental de reconnaissance.

Ce qui distingue l’homme de l’animal c’est la conscience de soi. La conscience de soi ne peut surgir que dans la relation aux autres. Sans les autres, sans les échanges constants que nous faisons avec eux, nous perdrions jusqu’à la conscience de notre identité et régresserions jusqu’à l’inconscience d’une vie immédiatement naturelle. La conscience de ce que je suis, fais et pense n’est pas une donnée naturelle et nous en avons la preuve, a contrario, quand un homme est isolé physiquement (Robinson CRUSOE), mentalement (l’enfant autiste) et moralement (le marginal).

Pour apprendre à se connaître, il faut pouvoir prendre du recul par rapport à soi, recul indispensable pour pouvoir juger de ce que l’on fait. Mais pour y parvenir, il faut qu’un autre regard se soit posé sur moi. C’est parce qu’autrui nous fait face et nous regarde que nous commençons à engager sur nous-mêmes le processus de réflexion qui nous constitue comme sujet.

La conscience de soi, qui ne s’éveille que par la relation à autrui, s’accompagne du désir prioritaire d’être reconnu. Cette reconnaissance n’est obtenue que si je m’approprie ce que les autres désirent. Bref, mon désir a pour vecteur l’objet sur lequel le désir d’autrui se porte : telle est l’essence mimétique du désir. Dans notre société, c’est par l’argent qu’on obtient la puissance et c’est par la puissance qu’on s’impose aux autres. Il faut donc acquérir tout ce qui peut en être les signes. Le désir ne peut alors que susciter une lutte constante dans les sociétés pour s’approprier les moyens de valoir aux yeux des autres.

 

II) L’ambivalence du désir

A) Le conflit des désirs

Les hommes semblent dominer par trois grands désirs : la cupidité, l’ambition, la volupté. Ce sont eux qui constituent le moteur de l’activité des hommes qui vivent regroupés en société. Leur unique souci, c’est d’acquérir des richesses, d’obtenir la puissance, de jouir des plaisirs. Convertis par le regard des autres en signes de prestige, la plus grande jouissance de l’homme c’est de posséder ces biens pour être reconnu comme supérieurs à la multitude. Or, difficiles à acquérir, plus difficiles à partager, ces objets engendrent rivalité, jalousie, mépris, envie, orgueil, hypocrisie et établissent ainsi, au sein de la société, des différences et des hiérarchies.

Les hommes, quand ils ne sont pas de simples instruments les uns pour les autres, sont les ennemis les uns des autres parce que leurs désirs, par essence mimétiques, les opposent. On peut alors facilement être conduit à condamner le désir et concevoir le projet ascétique d’y renoncer sans voir qu’il n’est pas séparable de l‘humanité ?

B ) Le conflit : moteur du progrès.

Contrairement aux animaux qui atteignent naturellement et sans effort l’usage complet de leurs facultés physiques qui, alors, entrent au service de l’instinct de reproduction, les hommes en société éprouvent de multiples désirs qui les opposent. Mais, c’est cette opposition même qui les contraint à redoubler d’efforts pour obtenir les moyens de les satisfaire. C’est par le moyen du travail, vécu comme une contrainte pénible, que les hommes, chacun poursuivant ses intérêts égoïstes, transforment ensemble le milieu naturel en un monde humanisé qu’on nomme culture. D’où l’idée de Kant, développée dans L’ Idée d’une Histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, que le devenir des hommes est orienté dans une direction déterminée « depuis la grossièreté du commencement jusqu’à l’état de perfection ». Pour s’approcher de cet horizon, il faut un puissant carburant. Les désirs, quelque déraisonnables qu’ils soient, sont ce carburant sans lequel il n’y aurait pas d’humanité.

Si les désirs sont générateurs de conflits entre les hommes, ils sont pourtant ce qui les pousse à se dépasser contribuant à développer les capacités qui les distinguent des autres animaux. Il est cependant vrai que , en se fixant sur un objet, le désir asservit le sujet à l’objet du désir.

 

III) L’homme : esclave du désir

A) le désir passionnel

Le mot « passion » a une histoire dont le sens a évolué. Il est bon de retenir que, pour les philosophes de l’Antiquité, la passion est à l’âme ce que la maladie est au corps : un trouble plus ou moins grave. Au 17ème siècle, il a le sens très large de modification de l’état de l’âme, causée par un corps extérieur ou par son corps : plaisir et douleur, sensation et émotion sont des espèces du genre « passion ». Les Romantiques ont donné un sens positif à ce terme, en lui faisant signifier le désir dominant qui donne à la vie, unité, sens et saveur.

Quand on parle de désir passionnel, il faut comprendre la dégradation pathologique du désir. On peut raisonnablement être riche ou avoir de l’ambition. Seul l’excès du désir devient déraisonnable. Le joueur compulsif, l’ivrogne chronique, le Don Juan débauché illustrent chacun la perversion du désir qui les enchaîne et les rend esclaves d’un objet.

B) Le  travail délirant de l’imagination.

Ce qui frappe le plus chez le passionné, c’est l’aveuglement dont il fait preuve sur lui-même. Il n’arrive plus à voir quels sont ses intérêts véritables et sacrifie tout à l’objet de sa passion. Il vit un équilibre dangereux qui le conduit souvent à sa perte. Incapable d’estimer la juste valeur des choses, il semble avoir perdu la faculté de juger ; ses relations avec les autres sont perturbées. L’amour démesuré qu’Harpagon éprouve pour l’or le retranche du reste de la société. Qu’est-ce qui est à l’origine de ce phénomène ?

La perte de contact du passionné avec le réel ne peut que provenir d’une faculté qui semble avoir pris le pas sur la raison : c’est l’imagination. Elle est capable de déformer le réel à un degré tel qu’elle peut rendre infiniment désirable un objet en l’embellissant. Cette extrême valorisation irréelle d’un objet a pour conséquence de concentrer tout l’énergie du sujet sur un seul objet, tandis que tout ce qui ne s’y rapporte pas, est laissée dans l’ombre.
Si l’objet est embelli par l’imagination, pourquoi l’imagination l’embellit-elle ? N’est-elle pas asservie à un désir qui resterait à l’arrière plan de la conscience ? Quel est-ce désir ?

C) Le désir d’éternité.

L’absolutisation de l’objet trahit un refus inconscient de l’avenir, objet de crainte et d’espérance. En vivant à fond sa passion, le passionné ne se projette plus dans l’avenir et tente d’échapper à sa condition qui est soumise au temps et vouée à la mort. Etre soumis au temps, c’est faire l’expérience d’une constante destruction du présent dans le passé et d’un non moins constant remplacement du présent par le futur. Nous saisissons que notre passé grossit tandis que diminue notre futur et qu’inexorablement nous allons vers notre propre fin. Il est impossible d’arrêter le temps, d’inverser son cours, de vivre l’éternité et c’est pourtant ce que le passionné essaie de faire. D’autre part, l’objet présent du désir, a pour origine un souvenir qui n’est plus localisé par la mémoire ni reconnu comme passé. Ce que le passionné ignore alors c’est que l’objet est un symbole du passé et que, par son moyen, il cherche à retrouver des émotions: celles de l’enfance, et à revivre dans le présent, des événements déjà vécus parce que le passé est, au contraire du futur, définitif et rassurant. DESCARTES raconte qu’il a longtemps été troublé par les femmes atteintes de strabisme, mais ne l’a plus été quand il s’est rappelé que ses premiers émois amoureux, il les dut à une petite fille qui louchait. Il faut en conclure que c’est un désir inconscient d’absolu qui, établissant son emprise sur l’imagination, aliène le passionné.

 

IV)Désir et bonheur

A) La puissance de la raison

Tout homme possède la Raison. Elle est, en lui, la faculté qui permet de connaître le réel et d’orienter selon des principes pratiques, sa vie. Elle est donc en même temps, théorique et pratique et c’est pourquoi, à partir d’elle est formé le doublet rationnel/raisonnable. Est rationnel, le discours conforme à la double exigence de cohérence et de conformité à la réalité. Est raisonnable, la conduite conforme aux règles de la morale.

Parce que tout homme peut reconnaître la vérité d’un discours et le bien-fondé du choix d’une conduite raisonnable, tout homme peut se hausser au-dessus de la particularité de ses désirs. C’est dans cette distance que peut s’opérer une conversion d’un mode de vie irréfléchi à un autre mode qui maîtrise et oriente les désirs vers le bonheur. Comment passer d’un mode de vie où l’homme est passif et malheureux à un mode de vie actif où loin d’être emporté par ses désirs, l’homme jouit plus pleinement de sa vie?

B)Le bonheur du sage

Voici l’éthique proposée par le philosophe Epicure(-341/-270)

Selon lui, il faut se suffire à soi-même en sachant distinguer :

1) les désirs naturels et nécessaires

2) les désirs naturels et non-nécessaires

3) les désirs vides

Les désirs vides laissent l’âme vide; il faut y renoncer. Ils ont leur origine dans l’opinion unanime mais fausse que la gloire, la richesse, le pouvoir, l’immortalité sont essentiels au bonheur.

Il faut, par contre, satisfaire les désirs naturels et nécessaires qui assurent la vie, la santé et la sérénité (manger, boire, dormir, se loger, se vêtir, avoir des amis avec qui on rit et philosophe).

Pour les désirs naturels mais non-nécessaires, on calculera si leur satisfaction est avantageuse ou pas. Pour cela il suffit de savoir s’ils nous troublent ou non. Le bonheur passe par une discipline des désirs et cette discipline passe par une claire connaissance de ce qu’il faut vouloir ou refuser.

 

Conclusion : Tous les hommes désirent le bonheur, mais par manque de réflexion ils ne savent pas toujours où le chercher. La raison serait ce qui indiquerait aux désirs la voie où ils pourraient s’accomplir. Bien loin d’être opposé aux désirs, la Raison aurait pour tâche de déterminer aussi clairement que possible quels sont les biens dont notre bonheur dépend. Ni elle nous invite à céder à tous nos désirs, ni elle nous conseille de nous acharner contre eux.

En reconnaissant dans le désir la force par laquelle l’homme parvient à se dépasser et aller de l’avant, on ne peut que vouloir renforcer son énergie. Cela toutefois n’a de sens que si, par le moyen du désir, l’homme peut atteindre des objectifs qu’il estime compatibles avec les valeurs de la Raison.

 

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