Matière et esprit

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INTRODUCTION : On a tendance à séparer et opposer ce qui est matière et ce qui est esprit, c'est à dire ce qui est physique et ce qui est mental, c'est à dire encore les corps matériels étendus dans l'espace et les représentations inétendues de la conscience. ll suffit selon Descartes de douter de tout pour se saisir soi-même comme sujet pensant, comme esprit n'ayant rien de commun avec la portion de matière que j'appelle mon corps. Cette lecture que nous faisons du réel à partir de l'expérience de notre dualité est-elle fondée? Existe-t-il deux genres distincts de réalités ou bien l'un ou l'autre doit-il disparaître comme phénomène illusoire dans son autre, la réalité étant pour les uns, essentiellement matérielle et, pour d'autres essentiellement spirituelle? Y a t'il un enjeu philosophique à défendre le monisme ou le dualisme? Comment échapper aux contradictions du dualisme du corps et de l'âme? Quel usage légitime pouvons nous faire de ces deux grandes notions qui semblent structurer en profondeur notre rapport à la réalité?

 

I) LE MATERIALISME ANTIQUE : L'ECONOMIE D'UNE HYPOTHESE LOURDE DE CONSEQUENCES

Quand on lit les rares écrits qui nous restent d'EPICURE, on est frappé par l'intention qui anime sa physique qui n'admet pour seuls principes d'explication de la totalité de ce qui existe 1-les atomes particules élémentaires ou grains de matière invisibles à l'oeil nu, insécables et constamment agités; 2-le vide infini ou sans limites ;3-la rencontre aléatoire des atomes dans le vide qui se repoussent ou s'assemblent pour composer provisoirement les corps que nous pouvons observer et le nôtre aussi bien. Pour EPICURE la réalité est matérielle de part en part; or, chose remarquable pour nous ni il nie l'existence des Dieux ni celle de l'esprit qui sont dès lors explicables par les mêmes principes que tout autre corps naturel. Ce sont des composés d'atomes mais d'atomes particulièrement subtils qui doivent pouvoir rendre compte pour les uns de leur immortalité (à quoi EPICURE lie analytiquement leur béatitude) et pour l'autre de sa capacité à sentir, raisonner et délibérer. Que vise EPICURE en professant ce matérialisme radical? A combattre ce qu'il estime être les illusions d'une conscience mystifiée par le dualisme substantiel de la matière et de l'esprit qu'on trouve aussi bien dans les croyances populaires que dans la philosophie de Platon : la matière du monde et le corps de l'homme font écran à la compréhension du principe immatériel sans lequel il n'ait ni vrai ni bien ni beau ; le réel est alors scindé en un monde intelligible parfait et un monde sensible illusoire. Entre le dualisme platonicien et le monisme matérialiste (celui de Démocrite que Platon a combattu et celui d'EPICURE et de LUCRECE qui combattront le platonisme) on assiste à "un combat de Géant"comme le dit PLATON.

Pour EPICURE, quand on a compris l'éternelle danse tourbillonnante des mondes qui se font et se défont dans l'univers infini, on acquiert cette sagesse tranquille devant l'inéluctable mort qui détruit l'organisation physique singulière que je suis, mais grâce à laquelle je peux parvenir au bonheur qui est le seul objectif légitime à poursuivre. Foin donc des paris incertains pour une vie et des valeurs qui dévalueraient l'unique vie qui est la nôtre. Nous n'avons pas de temps à perdre pour être heureux. On comprend pourquoi l'Occident chrétien a tenu tout matérialisme pour scandaleux et s'est bâti sur le dualisme du corps et de l'âme.

 

II) LA PHILOSOPHIE DES IDEES CLAIRES ET DISTINCTES.

A) Le dualisme cartésien de l'âme et du corps.

Qu'est-ce qu'un objet matériel? c'est un objet qui se donne à nous dans l'expérience perceptive : il est ce que l'on voit ce que l'on peut toucher et manipuler, ce qui résiste et fait obstacle. Par exemple, si j'extrais d'une ruche un morceau de cire, que je l'examine et que je détaille les qualités que j'en perçois par le moyen de mes sens "il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur, sa figure (ici=sa forme), sa grandeur sont apparentes (ici=manifestes); il est dur, il est froid, on le touche et si vous le frappez, il rendra quelque son..." Cependant dit DESCARTES, tandis que je parle, on l'approche du feu et voilà toutes les qualités sensibles changées et le morceau de cire méconnaissable. Que reste-t-il de la cire? DESCARTES dit qu'il ne reste rien que "quelque chose d'étendu, de flexible et de muable..." qui n'est pas conçu par l'imagination mais par l'entendement seul " or, quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit? Certes c'est la même que je vois,que je touche, que j'imagine et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit, n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât auparavant mais seulement une inspection de l'esprit laquelle peut être imparfaite et confuse comme elle était auparavant ou bien claire et distincte, comme elle est à présent...." 2iéme méditation , Les Méditations Métaphysiques.

Ainsi, pour DESCARTES, tout corps se réduit à la matière et la matière se réduit, comme réalité physique, à l'étendue; c'est à dire à une substance homogène qui occupe l'espace. La matière se prête dès lors à la mesure et au calcul. Le réel peut être mathématisé.

A la matière s'oppose l'esprit dont toute la nature est de penser. En conséquence, l'homme est l'union mystérieuse d'un esprit et d'une portion de matière (=une machine faite de parties agencées qui se communiquent le mouvement) qui est son corps. Et DESCARTES lègue ainsi, un redoutable problème : celui de la communication entre deux substances qui n'ont rien de commun. Car, comment l'âme peut commander au corps dans le mouvement volontaire? Et comment le corps peut agir sur l'âme en lui faisant éprouver, par le sentiment et le désir, cette union intime qu'elle a avec son corps? La philosophie de SPINOZA va proposer une façon originale de concevoir l'homme qui saura éviter les difficultés du dualisme cartésien et qui apparaît, à bien des égards, comme une anticipation des travaux scientifiques les plus récents puisque qu'un neurobiologiste donnera à l'un de ses ouvrages le titre plus que suggestif " Spinoza avait raison".

 

B) Où il est de nouveau question du monisme!

Ecoutons d'abord la voix si particulière et si puissante de SPINOZA (1632-1677)

PROPOSITON 2, LIVRE III : ETHIQUE

"Ni le Corps ne peut déterminer l'Ame à penser, ni l'Ame le Corps au mouvement ou au repos ou à quelque autre manière d'être que ce soit.( s'il en est quelque autre.)

DEMONSTRATION

Tous les modes de penser ont Dieu pour cause, en tant qu'il est chose pensante, non en tant qu'il s'explique par un autre attribut (Déf. I Prop. 2), Ce qui donc détermine l'Ame à penser, est un mode du penser, et non de l'Etendue, c'est à dire (Def 1, Prop 2) que ce n'est pas un corps; ce qui était le premier point. De plus, le mouvement et le repos du corps doivent venir d'un autre corps qui a également été déterminé au mouvement et au repos par un autre et, absolument parlant, tout ce qui survient dans un corps a dû venir de Dieu, en tant qu'on le considère affecté d'un certain mode de l'Etendue, et non d'un mode du Penser (même Prop2 Livre II); c'est à dire ne peut venir de l'Ame, qui (Prop2 Livre II) est un mode du penser; ce qui était le second point. Donc le Corps etc."

 

SCOLIE

Ce qui précède se connaît plus clairement par ce qui a été dit dans le Scolie de la proposition 7, Livre II, à savoir que l'Ame et le Corps sont une seule et même chose, qui est conçue tantôt sous l'attribut de la Pensée, tantôt sous l'attribut de l'Etendue. D'où vient que l'ordre et l'enchaînement des choses est le même, que la Nature soit conçue sous tel attribut ou sous tel autre ; et conséquemment que l'ordre des actions et des passions de notre Corps concorde par nature avec l'ordre des actions et des passions de l'Ame."

Pour SPINOZA, Dieu seul existe ; il est la Substance infiniment infinie qui contient en elle une infinité d'attributs dont chacun, infini dans son genre, exprime un aspect de sa Puissance. L'entendement humain ne peut concevoir que deux de ces aspects (=attributs) parce qu'un homme est lui-même à la fois corps et esprit : l'Etendue qui forme tous les corps que nous saisissons par nos sens et la Pensée qui forme toutes les idées. Ces deux attributs sont des essences éternelles et infinies parce qu'ils expriment, chacun à leur manière, l'infinie puissance de Dieu. Les corps sont tous les modes particuliers de l'Etendue et les idées tous les modes particuliers de la Pensée.. Ce qu'affirme Spinoza c'est que les attributs étant par essence différents et exprimant chacun un aspect de l'infinité de Dieu, ils ne peuvent avoir logiquement de contacts entre eux. On ne peut donc pas penser l'union de l'âme et du corps sur le modèle de DESCARTES et c'est ce qu'entreprend d'établir ici SPINOZA, à la façon des géomètres qui s'appuient sur des propositions déjà démontrées.

Toutes les pensées ont pour cause véritable Dieu en tant qu'il est compris sous l'attribut de la Pensée et tous les corps, comme le rappelle la définition1 du Livre II, ont pour cause Dieu en tant qu'il est compris sous l'attribut de l'Etendue. Ce que démontre SPINOZA, c'est l'incommunicabilité des corps et des âmes en vertu de l'incommunicabilité première des attributs de la Substance. On pourrait croire que Dieu dans cette philosophie est divisé, fragmenté en une infinité de "faisceaux" parallèles et hermétiques les uns aux autres dont chacun produirait une infinité de choses singulières que SPINOZA nomme les modes de la Substance. Or, le scolie (scolie=remarque qui a rapport à une proposition précédente) de cette proposition nous invite à comprendre que ce qui se passe dans chaque attribut, c'est une seule et même chose mais, pourrait-on dire, exprimée d'une infinité de façons. Ainsi, nous ne devons plus interpréter l'apparente simultanéité des décisions de l'âme et des mouvements du corps comme une action causale de l'esprit sur le corps. En réalité, le lien n'est pas de causalité de l'un sur l'autre mais "d'entre-expression". Les mouvements du corps sont l'expression, sous l'attribut Etendue, d' évènements de l'âme qui sont la même chose sous l'attribut de la Pensée. Les uns comme les autres constituant en fait un seul et même évènement de la Substance. Parce qu'ils sont une seule et même chose le corps et l'âme agissent ensemble et pâtissent ensemble et c'est sur cette idée essentielle que Spinoza proposera l' itinéraire qui peut conduire au salut et à la Joie.

 

III) QUELS SENS RECOUVRENT LES NOTIONS DE MATIERE ET D'ESPRIT?

 

Lorsqu'on parle de matière, on fait toujours référence à quelque chose que l'on perçoit d'une manière ou d'une autre. On pourrait alors penser que la matière n'est rien en dehors de la représentation que nous en avons. Selon BERKELEY (1685-1753), "être c'est être perçu" La matière n'étant rien d'extérieur à nos perceptions, elle n'existerait tout simplement pas, tandis que seules existeraient nos idées. Dans ses "Trois Dialogues entre Hylas et Philonous", Hylas qui croyait fermement à l'existence de la matière, se rend peu à peu aux arguments de Philonous ( il est le porte-parole de la position de BERKELEY : l'immatérialisme) j'avoue franchement,dit-il, qu'il n'y a de substance au sens strict, que de l'esprit. Mais je suis habitué depuis si longtemps au terme de matière que je ne vois pas le moyen de m'en défaire. Dire qu'il n'y a pas de matière dans le monde continue à me faire un choc. Dire, au contraire, qu'il n'y pas de matière, si l'on entend par ce terme une substance non-pensante qui existerait en dehors de l'esprit, mais que, si par matière, on entend une chose sensible dont l'existence consiste à être perçue, alors il y a de la matière : ce distinguo donne à la formule une tout autre allure. Et les gens se rallieront à vos conceptions sans grande difficulté quand on les leur proposera de cette manière."

"

Avec BERKELEY, l'ensemble de la réalité se réduit à nos représentations : la matière n'étant qu'une notion confuse qui prétend renvoyer à une existence extérieure à nous, alors que nous n'avons aucune raison valable de supposer la persistance de quoi que ce soit lorsque nous ne le percevons pas. La notion de "matière" est donc l'objet d'une croyance abusive : il n'y a aucune autre existence certaine que celle qui se trouve dans notre esprit.

On peut, ainsi que le dit Hylas, garder le mot "matière" pour désigner certaines de nos pensées : celles d'objets que nous qualifions de sensibles, comme par exemple les cerises délicieusement rouges que je cueille dans mon jardin ; mais, cela ne nous autorise pas à croire en l'existence d'objets matériels hors de notre esprit et qui seraient les causes de nos perceptions. Car, selon Berkeley, seul Dieu est la cause de nos pensées ; ce qui signifie qu'il n'y a pas d'autre réalité que spirituelle ; Dieu projetant sur "l'écran" de notre esprit, toutes les idées que nous avons et qui ne sont rien d'autre que la fine pellicule des impressions sensibles. Que c'est bizarre! et pourtant, d'un point de vue logique, c'est imparable, mais voilà on n'y croit pas et nous présupposons quelque chose d'extérieur à nous cause de nos perceptions. En accord avec Berkeley, le philosophe contemporain RUSSEL (1872-1970) admet que des mots comme" matière" et "esprit", physique et mental désignent une seule réalité. Mais, il nomme physiques toutes les réalités. Parmi celles-ci les unes sont simplement physiques parce que n'en ayant pas un accès direct, nous sommes obligés de conclure à leur existence par une opération de l'esprit s'appliquant à ce que nous observons; tandis que d'autres auxquelles nous avons intérieurement accès peuvent être qualifiées de mentales. Les premières relevant lorsqu'on veut les comprendre avec rigueur des raisonnement et théories complexes de la physique, les secondes relevant de psychologie.

 

CONCLUSION

: Nous employons donc le mot "esprit" pour parler de ce dont nous avons une connaissance immédiate et du mot "matière" de ce dont nous inférons l'existence. Cependant, il semble que nous connaissons mieux les lois qui régissent le mouvement de la matière que celles de la vie de l'esprit. A proprement parler il n'y a pas de science de l'esprit puisque ce qui caractérise l'esprit c'est la subjectivité, la singularité, la liberté alors que les sciences veulent saisir les invariants, les lois constantes et générales. Si le "mental" est moins connu que le "physique", c'est parce que nous croyons que la matière peut se réduire à ce que les sciences physico-chimiques nous en disent mais "nul ne sait ce que peut le corps" (SPINOZA, Ethique.).

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